TotalEnergies mise sur le Qatar pour vendre les hydrocarbures de demain aux européens

On dit souvent dans le monde arabe que les hydrocarbures sont un don de Dieu. C'est aussi un cadeau empoisonné puisqu’il suscite, depuis près d'un siècle, la convoitise des grandes compagnies d’extraction pétrolière et gazière occidentales, comme TotalEnergies.

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Longtemps, les pays du Golfe ont profité de leur manne pétrolière et gazière sans investir dans la modernisation de leurs installations, ni réfléchir à l’après-pétrole. Le Qatar et les Émirats arabes unis, qui ont pris leur indépendance en 1971, ont choisi une autre voie. [Wojciech Wrzesien / Shutterstock]

On dit souvent dans le monde arabe, et en particulier au Maghreb et dans le Golfe, que les hydrocarbures qui ont fait sa fortune sont un don de Dieu. C’est aussi un cadeau empoisonné puisqu’il suscite, depuis près d’un siècle, la convoitise des grandes compagnies d’extraction pétrolière et gazière occidentales, comme TotalEnergies. 

Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, enseignant en relations internationales, collaborateur, chercheur en relations euro-arabes/terrorisme et radicalisation, associé au CECID (Université Libre de Bruxelles), à l’UQAM (OMAN- Université de Montréal) et pour SAVE BELGIUM (Society Against Violent Extremism).

Longtemps, les pays du Golfe ont profité de cette manne [pétrole et gaz] sans investir dans la modernisation de leurs installations, ni réfléchir à l’après-pétrole. Le Qatar et les Émirats arabes unis, qui ont pris leur indépendance en 1971, ont choisi une autre voie.

Doha fait en effet partie de ces émirats qui se sont projetés dès les années 2000-2010 dans la diversification de leur économie, tout en développant des partenariats de choix avec des compagnies pétrolières de renommée mondiale.

Dans le contexte de la crise énergétique que l’Europe et donc la France, traverse, les partenariats comme celui entre TotalEnergies et le Qatar permettent du « win-win » et sont un puissant levier autant qu’un gage important d’autonomie pour l’Union européenne.

Une histoire centenaire

BP, Royal Dutch Shell, Exxon Mobil, et TotalEnergies : les plus grandes compagnies pétrolières occidentales ont leur rond de serviette dans la péninsule arabique et dans le Golfe persique depuis près d’un siècle. TotalEnergies, 9ème poids lourd mondial des hydrocarbures, ne déroge pas à la règle et a toujours joué un rôle central en terme d’investissements et d’innovation dans la région.

Du temps du JCPOA et de l’accord sur le nucléaire iranien, la compagnie avait décroché l’un des plus gros contrats de son histoire mais avait dû se retirer sous la pression face aux sanctions imposées par les États-Unis lors de son retrait en 2018 sous Donald Trump. Elle attendait de pouvoir redéployer son activité, ce que le Qatar vient de lui offrir avec la modernisation et le développement d’infrastructures d’extraction de gaz naturel liquéfié (GNL), dont Doha est devenu le numéro un mondial.

On parle de la signature d’un accord à plusieurs milliards dans le plus grand champ gazier du monde que Doha se partage avec Téhéran. Le Qatar a des réserves de gaz de 24,7 milliers de milliards de m3 de gaz naturel, soit 13,1% du total de la planète, derrière la Russie et l’Iran.

Mais le pays ne dispose pas des infrastructures suffisantes pour augmenter significativement sa production.

Ainsi, en plein contexte de guerre en Ukraine, d’isolement de la Russie, et d’urgente nécessité pour le continent européen de se passer du gaz russe, TotalEnergies fournit la possibilité au Qatar, à terme, d’augmenter substantiellement sa production pour devenir un partenaire énergétique et sécuritaire encore plus déterminant pour l’Europe.

L’UE multiplie et renforce ses partenariats

Pendant que les États-Unis développaient leur production de gaz de schiste, ultra-polluant mais lui assurant son autonomie énergétique, l’Europe multiplie ou renforce ses partenariats depuis février dernier. La Norvège, l’Arabie Saoudite, l’Algérie, l’Azerbaïdjan et le Qatar sont les piliers de ce processus.

Le riche émirat gazier joue depuis des années un rôle clé dans la production de gaz dans le monde et notamment dans l’acheminement rapide de celui-ci grâce au GNL. Aujourd’hui, il est le 4ème producteur de gaz au monde et a annoncé l’année dernière la construction de la plus grande usine de production sur la planète.

Il pourra ainsi répondre à la demande croissante de l’Europe.

Doit-on rappeler que Doha dispose déjà des Qatarmax, les plus grands méthaniers de la planète, fabriqués en Asie pour le compte de Qatargas et qui permettent une exportation et un rendement maximaux et donc rapides par voie maritime ? Fini la dépendance aux gazoducs et aux pays qu’ils traversent et donc à une géopolitique aléatoire et dangereuse. Tout arrive dorénavant par la mer.

Comment TotalEnergies compte développer les infrastructures qataries ?

En juin 2022, la compagnie s’était vue attribuer une participation de 25% dans une joint-venture avec la compagnie nationale QatarEnergy. Aujourd’hui, ce projet promet de porter la capacité totale d’export de GNL du Qatar de 77 à environ 110 Mtpa d’ici 2027. La partie amont du projet développera la zone sud-est du champ, via huit plateformes, 80 puits et des gazoducs vers l’usine à terre.

Ce sera tout bénéfice pour la France et pour l’Europe.

D’autant que, contrairement aux Américains et leur gaz de schiste, les Qataris semblent porter une attention particulière aux enjeux environnementaux et climatiques. Ainsi, le projet adoptera les standards internationaux les plus élevés pour réduire les émissions de carbone. Le CO2 dégagé de la production du gaz sera capté et stocké dans un aquifère salin.

L’Europe, même si ses priorités actuelles sont ailleurs, appréciera de pouvoir choisir des partenaires qui cherchent à compenser l’augmentation substantielle de la production d’hydrocarbures par une réduction dans le même temps de leur empreinte carbone.