Se mettre en ordre de bataille malgré une Union fragmentée !
Au moment où un nouveau cycle (géo)politique s’ouvre pour l’Union européenne et où Donald Trump retrouve la Maison-Blanche, la fragmentation et la poussée du populisme plongent l’Union européenne (UE) dans une grande difficulté à se mettre en ordre de bataille face aux défis à surmonter.
Au moment où un nouveau cycle (géo)politique s’ouvre pour l’Union européenne et où Donald Trump retrouve la Maison-Blanche, la fragmentation et la poussée du populisme plongent l’Union européenne (UE) dans une grande difficulté à se mettre en ordre de bataille face aux défis à surmonter.
Thierry Chopin est professeur invité au Collège d’Europe de Bruges, et enseigne également les « Affaires européennes » à l’Ecole polytechnique et à Mines Paris PSL (Corps des Mines). Il a dirigé l’ouvrage Une Europe pour aujourd’hui et pour demain. Souveraineté, solidarités et identité commune (La documentation française, 2022).
Ces défis sont considérables : guerre sur le continent européen, démocratie libérale prise pour cible ; relations internationales de plus en plus tendues sur le plan économique comme géopolitique ; accélération de la transformation numérique ; etc. Dans un monde instable et conflictuel, la fragmentation politique accrue dans l’UE et aussi dans ses États membres risque de creuser l’écart entre l’ampleur des défis à relever et la capacité à s’accorder sur des réponses ambitieuses.
D’un côté, l’état de la situation économique et stratégique ainsi que le moment critique dans lequel se trouve l’UE font l’objet d’un consensus (dont témoignent la réception des rapports alarmants mais lucides d’Enrico Letta et Mario Draghi et aussi leur impact sur l’agenda des nouvelles institutions européennes guidées par leurs recommandations). Mais, de l’autre, la fragmentation et le populisme nationaliste conduisent à de grandes difficultés pour faire front commun et agir en Européens.
Dans une situation de vulnérabilité accrue en termes de compétitivité et de sécurité, l’Europe est d’autant plus exposée que sa fragmentation politique l’empêche de s’entendre et de décider. Le risque de la fragmentation européenne est politique, économique et stratégique : politique, parce que l’incapacité de décider accroît l’insatisfaction populaire et nourrit le populisme, qui à son tour renforce la fragmentation politique ; économique, parce que l’incertitude politique conduit les acteurs économiques à différer leurs investissements, ce qui pèse sur la croissance et l’emploi ; stratégique parce que l’incapacité de décider nous affaiblit face aux autres puissances. Un système européen fragmenté aura plus de difficultés à répondre non seulement aux régimes autoritaires, mais aussi à des États-Unis disposant d’un gouvernement unifié appliquant un programme radicalisé par la polarisation interne.
La question clé est donc de savoir comment organiser un tel système politique fragmenté pour faire front commun face aux défis immenses actuels et à venir.
Sur le registre institutionnel, l’expérience des crises récentes suggère deux pistes. La première est celle d’un front uni des chefs d’institutions pour s’entendre sur quelques priorités et concentrer le capital politique sur celles-ci. Au niveau européen, c’est ce qui a permis de sortir de la crise de la dette souveraine : la réforme de la gouvernance économique de la zone euro fut le résultat d’un agenda commun défini dans un rapport cosigné par les présidents des principales institutions européennes (Commission européenne, Banque Centrale européenne, Conseil européen, Eurogroupe, Parlement européen). La seconde consiste à désigner une personnalité pour conduire les négociations sur la base d’un mandat qui lui est confié par les autorités politiques, en rapportant régulièrement à celles-ci et en s’appuyant sur l’administration publique de manière transversale. Au niveau européen, c’est le rôle qu’a joué Michel Barnier et sa « Brexit Taskforce », garantissant l’unité et la cohésion européennes dans les négociations avec le Royaume-Uni. Une solution similaire pourrait être adoptée pour préparer les positions européennes face à la Russie, à la Chine et à Trump.
Sur un plan plus directement politique, solutionner un tel problème n’est possible qu’en sortant du jeu à somme nulle actuel dans lequel chaque acteur pense pouvoir améliorer la situation en affaiblissant les autres. Nous devons retrouver le sens de l’intérêt commun, au niveau national comme européen. Car les principaux risques, qu’ils soient stratégiques ou économiques, viennent d’ailleurs : politiques agressives de la Russie qui menacent la sécurité européenne ; excédents de production de la Chine qui menacent l’industrie européenne ; domination technologique et financière des États-Unis qui conduisent les entreprises européennes les plus prometteuses à quitter le continent. Si nous ne sommes pas unis, nous nous exposons à un appauvrissement progressif et à perdre la maîtrise de notre destinée. C’est la grande leçon des rapports d’Enrico Letta et de Mario Draghi.
Il n’y a pas de politique industrielle, énergétique, technologique ou financière européenne possible si les États membres cherchent avant tout à protéger leurs industries respectives et ne parviennent pas à penser et à agir « en Européens ». Il ne peut y avoir de changement politique fort au niveau européen sans capacité à penser une politique proprement européenne, c’est-à-dire une défense européenne, une industrie européenne, une finance européenne, une recherche européenne, qui ne se réduisent pas aux plus petits dénominateurs communs des positions des États membres à Bruxelles. Lors des crises récentes, c’est précisément la capacité à inventer une nouvelle façon de faire et à dépasser certains tabous nationaux — du plan de relance européen à l’achat en commun du gaz en passant par la production commune des vaccins — qui a permis de se mettre à la hauteur des défis posés.
La polarisation trumpiste conduit à une conception exacerbée et illibérale du pouvoir « exécutif unitaire », selon laquelle la Maison-Blanche doit disposer de l’ensemble des pouvoirs sur la branche exécutive. De leur côté, malgré leur fragmentation et leur polyarchie, l’UE et ses Etats membres doivent mettre en œuvre le principe selon lequel les Européens seront plus forts ensemble. Pour cela, ils doivent s’organiser et se mettre en ordre de bataille sans tarder… Il y a urgence !