Agrocarburants: la suppression des objectifs européens s’impose
La suppression des objectifs contraignant les consommateurs européens à consommer des agrocarburants est décriée par le lobby du secteur. Marc-Olivier Herman explique pourquoi mettre fin à une politique de soutien à des agrocarburants nuisibles et coûteux s’impose.
La suppression des objectifs contraignant les consommateurs européens à consommer des agrocarburants inquiète le secteur. Marc-Olivier Herman explique pourquoi mettre fin à cette politique de soutien à des agrocarburants nuisibles et coûteux s’impose.
Marc-Olivier Herman coordonne les questions de politique européenne concernant la justice économique chez Oxfam International.
Le chantier de la politique européenne des énergies renouvelables pour l’après-2020 a véritablement démarré. Le 12 mai dernier, la Commission européenne a convié les parties prenantes pour discuter des pistes pour rendre cette politique plus durable. Elle a également commencé à traiter les centaines de contributions reçues dans le cadre de sa consultation publique sur le sujet.
Anticipant une proposition législative de la Commission plus tard dans l’année, l’industrie des agrocarburants passe à l’offensive. Elle taxe de « populiste » et d’«irresponsable » la proposition d’abandonner les objectifs contraignants et les autres mesures de soutien aux agrocarburants. Ces attaques verbales de l’industrie ne doivent pas détourner l’attention des responsables politiques européens de leur responsabilité première : tirer les leçons de l’échec de la politique actuelle.
La consommation européenne d’agrocarburants nuit au climat
Les meilleures données scientifiques disponibles sur les émissions de CO2 des agrocarburants montrent que la consommation dont l’Europe en fait nuit au climat, au lieu de contribuer à le préserver. L’ONG Transport & Environment a procédé à une analyse des données d’une étude exhaustive sur les émissions des agrocarburants réalisée en 2015 à la demande de la Commission européenne. Il en ressort que, d’ici 2020, les émissions des transports dans l’UE auront non pas diminué, mais augmenté de 3,5 % du fait de la consommation d’agrocarburants.
Le problème ne vient pas seulement de l’énormité affligeante des émissions de CO2 liées aux importations d’agrocarburants et de matières premières en provenance des tropiques. Le biodiesel à base d’huile de palme, par exemple, émet trois fois plus de CO2 que le diesel fossile parce que sa production empiète directement ou indirectement sur les forêts tropicales et les tourbières.
Les agrocarburants européens « faits maison » sont également coupables. Le biodiesel produit à partir de colza et l’éthanol d’orge génèrent environ 20 % plus d’émissions que le diesel ou l’essence. Le biodiesel à base de tournesol et l’éthanol de blé polluent quasiment autant que les carburants fossiles qu’ils remplacent. Selon les projections, en 2020, ces agrocarburants européens nocifs pour le climat devraient représenter près de 40 % de la consommation d’agrocarburants en Europe, malgré le plafonnement des agrocarburants produits à partir de matières premières alimentaires récemment introduit.
Le mal ne s’arrête pas là. L’essence et le diesel produits à base de plantes ne nuisent pas seulement au climat et ne constituent pas seulement une fausse solution pour la décarbonisation des transports. Ils portent également préjudice à des populations vulnérables ailleurs dans le monde et à notre économie ici en Europe.
Un impôt caché sur l’alimentation
La recherche montre que la politique de l’UE en matière d’agrocarburants mise sur une réduction de la consommation alimentaire pour réduire les émissions de CO2. Elle repose sur des modèles supposant qu’une part importante des récoltes détournées des marchés de l’alimentation humaine et animale pour produire de l’énergie n’est pas compensée par l’extension des cultures ou l’augmentation des rendements. Ceci a pour conséquence inévitable l’augmentation des prix alimentaires et celle-ci affecte de manière disproportionnée les plus pauvres. Si les céréales englouties dans nos réservoirs étaient entièrement substituées sur les marchés alimentaires, l’éthanol de blé et de maïs émettraient considérablement plus de gaz à effet de serres que l’essence.
Imposer la consommation d’agrocarburants revient donc à infliger un impôt caché sur l’alimentation aux populations pauvres. De surcroît, les quotas obligatoires d’agrocarburants constituent une menace permanente pour la sécurité alimentaire mondiale parce qu’une demande supplémentaire très importante et très rigide vient grever les marchés agricoles.
En cas de pénuries sur les marchés en raison de sécheresses, d’entraves au commerce ou d’épuisement des stocks, ces quotas d’agrocarburants démultiplient l’onde de choc. Depuis l’avènement des objectifs européens visant à promouvoir les agrocarburants, objectifs volontaires d’abord en 2003, puis contraignants en 2009, le monde a connu deux flambées des prix alimentaires provoquant des émeutes de la faim et poussant des dizaines de millions de personnes dans la pauvreté. Les organisations internationales de développement ont depuis recommandé que les gouvernements mettent fin aux « politiques qui subventionnent (ou imposent) la consommation ou la production d’agrocarburants ».
Des populations chassées de leurs terres
Les agrocarburants européens, même s’ils sont produits à partir de matières premières cultivées en Europe, conduisent non seulement à l’extension de l’agriculture sur de nouvelles terres et à la destruction des forêts ailleurs dans le monde, mais aussi au déplacement de populations et à la destruction de leurs moyens de subsistance.
Lors d’un récent passage à Bruxelles et dans d’autres capitales européennes, des leaders de peuples indigènes et de communautés rurales venus du monde entier ont lancé un appel à l’action pour mettre fin aux accaparements de terres et aux abus dont ils sont victimes par les acteurs de la filière de l’huile de palme. Leur message était clair : des violations des droits humains sont commises par une industrie qui doit son développement à la demande européenne en huile de palme, dont la croissance vient du biodiesel. Le tableau est malheureusement aussi sombre s’agissant d’autres productions agricoles entrant dans la fabrication d’agrocarburants, comme le soja et la canne à sucre.
L’arrêt du soutien aux agrocarburants stimulera l’économie
Malgré les dangers de sa politique actuelle, y a-t-il un intérêt économique majeur pour l’Europe à continuer de promouvoir des agrocarburants nuisibles ? Au vu des données sur la bioéconomie européenne fournie par la Commission européenne elle-même, rien ne permet de le penser.
La part des agrocarburants dans les richesses et les emplois créés par la bioéconomie européenne est inférieure à 1 %. Selon les projections de la Commission, si le soutien aux agrocarburants est maintenu à son niveau actuel, cette part pourrait légèrement augmenter d’ici à 2030. Le problème est que la croissance du secteur de la bioénergie aurait un coût élevé pour d’autres pans de la bioéconomie et pour l’économie dans son ensemble. L’abandon des quotas d’agrocarburants ne nuirait donc pas à l’économie européenne. Au contraire, il contribuerait à lui redonner de l’élan.
Personne ne s’attend à ce qu’une industrie petite mais bien organisée, qui a prospéré sur les subventions, les allégements fiscaux et les obligations d’incorporation depuis plus de dix ans, renonce à cette manne sans ruer dans les brancards. Pour les représentants de l’industrie des agrocarburants, l’arrêt des aides publiques serait en effet « catastrophique » et « pure folie ». Cependant, pour tous les autres habitants de la planète et acteurs de l’économie, à la lumière des ravages causés par les objectifs européens en faveur des agrocarburants, leur suppression s’impose.