Quand l’Europe se tire une balle dans le pied sur l’hydrogène décarboné

Tandis que l'UE se fixe d'ambitieux objectifs pour l'hydrogène décarboné, certains experts regrettent que l'exécutif européen fasse l'impasse sur les énergies bas carbone comme le nucléaire pour atteindre ses objectifs.

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La Présidente de la Commission européenne, Ursula vont der Leyen rappelait début décembre que l’Inflation Reduction Act (IRA) américain suscitait des « inquiétudes ici en Europe, dans un contexte très particulier pour notre industrie et notre économie ». [Audio und werbung / Shutterstock]

Tandis que l’Union européenne se fixe d’ambitieux objectifs de production et de consommation d’hydrogène décarboné, certains experts regrettent que l’exécutif européen fasse l’impasse sur les énergies bas carbone comme le nucléaire pour atteindre ses objectifs, laissant dans l’attente d’un signal toute une filière prête à investir, disent-ils.

Valérie Faudon, déléguée générale de la Société française d’énergie nucléaire (Sfen) et Philippe Boucly, président de France-Hydrogène.

La Présidente de la Commission européenne, Ursula vont der Leyen rappelait début décembre que l’Inflation Reduction Act (IRA) américain suscitait des « inquiétudes ici en Europe, dans un contexte très particulier pour notre industrie et notre économie ».

C’est particulièrement le cas dans le domaine de l’hydrogène décarboné, essentiel à la décarbonation de l’industrie. L’IRA a établi, dès septembre dernier, un mécanisme de subvention unique et simple pour l’hydrogène décarboné. De son côté la Commission européenne s’empêtre dans plus de 10 instruments législatifs en cours d’être débattus. Au-delà de la complexité des textes, rien n’avance sur fond d’éternelles discussions sur la place accordée à l’hydrogène produit avec de l’énergie nucléaire, laquelle est aujourd’hui la première source d’électricité bas carbone de l’Union. 

Ainsi, le 8 décembre, la question du nucléaire faisait échouer un accord sur les carburants de synthèse pour l’aérien, développés à partir d’hydrogène et d’électricité nucléaire. Lundi 19 décembre, une discussion sur la directive sur l’hydrogène bas-carbone et le gaz laisse craindre le même résultat. Cette complexité et ces délais laissent les industriels de l’hydrogène dans une situation d’incertitudes, de nature à freiner les projets d’investissements.

La France et l’Europe ont pourtant placé l’hydrogène au cœur de leur stratégie énergétique. La France s’est fixée un objectif de production d’hydrogène par électrolyse de l’eau d’environ 650 000 t/an (soit une capacité de 6,5 GW) pour 2030. Elle ambitionne que cet hydrogène soit produit sur son sol, par une industrie nationale, en s’appuyant sur sa production d’électricité bas carbone (nucléaire, hydraulique et renouvelable).

De son côté, la Commission européenne a annoncé en mai 2022 dans le cadre du plan RepowerEU, revoir l’objectif de production de 5 Mt/an d’hydrogène du paquet « Fit for 55 » pour atteindre 10 Mt/an de production sur le sol européen et 10 Mt/an d’hydrogène importées à l’horizon 2030. La Commission européenne prévoit que la quasi-totalité de cet hydrogène sera produite à partir d’électricité renouvelable, soit un besoin additionnel d’au moins 550 TWh d’électricité, soit la production annuelle d’un pays comme la France

Dans une lettre de septembre 2022 adressée à la Commissaire européenne de l’énergie, la ministre de l’Énergie française déplorait que « les règles actuelles de production d’hydrogène [renouvelable] ne laissent que peu de place à l’électricité bas carbone produite en France, en grande partie par le nucléaire ». Avec l’IRA américain, le mécanisme est le même quelle que soit la technologie et l’énergie primaire utilisées pour produire l’hydrogène, qu’il soit produit à partir d’électricité renouvelable ou nucléaire, voire du gaz naturel. Il vise avant tout l’efficacité en termes de décarbonation : moins la chaîne de production d’hydrogène émet de gaz à effet de serre (GES), plus le crédit d’impôt accordé est élevé. La réglementation européenne, outre sa dispersion et sa complexité, présente un manque de neutralité technologique évident.

Certains textes ne fixent des objectifs que sur l’hydrogène renouvelable, excluant de fait l’hydrogène produit avec l’électricité française, qui satisfait pourtant les normes d’émissions européennes. D’autres manquent de rigueur dans les méthodes d’évaluation de l’intensité carbone de l’hydrogène avec des biais méthodologiques en faveur de l’électricité éolienne et solaire. Ainsi, il est considéré par hypothèse que les émissions de GES de l’électricité renouvelable sur leur cycle de vie sont nulles. 

À l’occasion de la visite de la Première ministre française Elisabeth Borne à Berlin le 25 novembre 2022, et de la signature d’un accord de solidarité énergétique entre l’Allemagne et la France, un compromis semblait être trouvé sur l’hydrogène. Les deux Etats s’engageaient à respecter les choix technologiques de chaque pays en matière de mix électrique pour la production d’hydrogène. En outre, ils coopéreraient étroitement sur le développement des futures infrastructures d’hydrogène en Europe.

La France a tenu son engagement, en signant un accord début décembre à Alicante sur un projet de pipeline de transport d’hydrogène depuis la péninsule ibérique (ce qui inclut un pipeline sous-marin reliant Barcelone à Marseille) baptisé « H2Med ». En revanche la promesse allemande ne s’est toujours pas traduite dans les faits puisque, dans les jours qui ont suivi, les négociateurs allemands à Bruxelles n’ont pas respecté le choix de la France d’utiliser son électricité nucléaire et renouvelable pour produire de l’hydrogène.

Continuer à opposer nucléaire et renouvelables, est une bataille aujourd’hui rendue obsolète. L’Europe aura besoin des deux pour atteindre ses objectifs climatiques, son indépendance énergétique, et sa souveraineté industrielle sur l’hydrogène décarboné. Les Etats-Unis ont dépassé ces clivages, c’est maintenant au tour de l’Europe.