L'UE doit accélérer le processus d'intégration des Balkans
Il est urgent que l’Europe s’empare de manière efficace de la question de l’intégration des pays des Balkans – ne serait-ce que pour renforcer sa souveraineté énergétique, économique et en matière de défense. Mais cela est impossible sans une réforme structurelle des institutions européennes.
Il est urgent que l’Europe s’empare de manière efficace de la question de l’intégration des pays des Balkans – ne serait-ce que pour renforcer sa souveraineté énergétique, économique et en matière de défense. Mais cela est impossible sans une réforme structurelle des institutions européennes, soutient Milena Harito dans une tribune à Euractiv France.
Milena Harito était ministre de l’Innovation et de l’Administration publique albanienne entre 2013 et 2017.
Un samedi matin de juin 2023, 15 mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, des T-shirts à l’effigie de Vladimir Poutine étaient en vente dans le plus grand parc de Belgrade. C’est en nourrissant la frustration d’une partie de sa population envers « l’Occident » qu’Alexandar Vucic, le président Serbe, règne sur le pays depuis une décennie – au point d’inspirer d’autres dirigeants dans la région des Balkans à souffler sur les braises de l’euroscepticisme.
Mais tous sont dans le même temps engagés formellement dans un processus formel d’accession à l’Union européenne.
Passée la période trouble des années 1990, la majorité des peuples des Balkans partageait les valeurs fondamentales de l’Europe : liberté individuelle, marché unique et justice sociale.
Le souvenir de l’oppression communiste ne cesse de nourrir ce rêve de liberté et de démocratie – dans des pays marqués par un Etat de droit en mal de réforme. Le respect des droits humains et l’égalité entre les femmes et les hommes sont largement acceptés. La justice sociale est une valeur partagée pour des raisons historiques et culturelles, notamment à cause de la politique communiste égalitariste. L’éducation et la santé garantis pour tous sont au cœur du contrat social des Balkans – là où le consensus n’existe pas forcément dans des pays plus développés.
Ce sont ces valeurs foncièrement européennes qui font le substrat indispensable du long et bureaucratique « processus d’intégration » à l’Union Européenne des 20 millions d’habitants des six pays des Balkans.
« Mille fois réformée »
Dans un contexte géopolitique de plus en plus tendu, notamment à l’est de l’Europe et au Moyen-Orient, il est aujourd’hui crucial d’accélérer le processus d’intégration de ces pays.
Les Balkans contribuent à la sécurité énergétique européenne et sont au carrefour du transport de gaz de la mer Caspienne vers l’UE. En outre, l’Albanie, le Monténégro et la Macédoine du Nord sont membres de l’OTAN, contribuant ainsi à la sécurité militaire aux frontières de l’Europe. La position géographique des Balkans rend enfin nécessaire leur participation aux politiques migratoires européennes.
L’Union Européenne est un espace unique au monde, aussi envié qu’attaqué. Mille fois a-t-elle dû se réformer et se réinventer. Pour ne citer que les exemples les plus récents, on pense à la première levée de dette commune en 2021, ou encore la « déclaration de Versailles » de mars 2022 qui a ouvert la voie à plus de souveraineté en matière militaire, énergétique et économique. Souveraineté qui sera ensuite traduite dans le plan industriel de février 2023 pour la compétitivité de l’industrie européenne verte.
Ces réformes ont été nécessaires après que l’appareil productif européen s’est révélé particulièrement inadéquat pour faire face à la pandémie de Covid, puis aux tensions sino-américaines.
Deux urgences
D’autres réformes des institutions de l’UE sont nécessaires non seulement pour garantir l’État de droit et la légitimité démocratique dans tous les Etats membres, valeurs non négociables de l’Union, mais aussi pour continuer à renforcer la défense européenne et affronter le défi migratoire.
Le rapport « Naviguer en haute mer« , rédigé par des chercheurs allemands et français, et publié en septembre 2023, donne des exemples concrets de ce à quoi ces réformes pourraient ressembler afin d’accélérer et rendre plus efficace le processus d’adhésion européen.
En l’état, l’UE a un fonctionnement à géométrie variable : certains pays font partie de la zone euro, d’autres de l’espace Schengen, d’autres encore de l’un mais pas de l’autre… Le rapport propose entre autres l’extension d’une telle organisation flexible en quatre cercles concentriques : zone euro/Schengen ; pays membres ; membres associés ayant accès au marché commun, sous conditions de réformes de l’Etat de droit ; et enfin membres de la Communauté politique européenne (CPE), sans accès au marché commun mais par le biais de laquelle des accords de coopération économiques peuvent être mis sur pied.
L’UE a donc deux urgences qui lui font face : d’abord, intégrer les pays des Balkans pour une montée en puissance d’une politique économique et énergétique de premier plan. En même temps, l’heure est aux réformes structurelles afin de renforcer sa capacité d’agir, tout en donnant aux institutions une plus grande flexibilité.
Réunifier l’Albanie à la « famille européenne »
Si les réformes institutionnelles se sont révélées nécessaires depuis plusieurs années, toutes les États membres n’en soutiennent pas toujours le bien-fondé. L’intérêt géostratégique d’intégrer les pays des Balkans rend néanmoins indispensable une réforme à court terme pour pouvoir les accueillir graduellement, selon leurs capacités, sans les laisser devenir la proie d’autres puissances étrangères.
La visite du Président français Emmanuel Macron en Albanie le 16 octobre s’inscrit dans ce contexte. En Albanie, aucun parti ou responsable politique n’a su tirer profit d’un discours anti-Europe. D’autre part, si de nombreux défis structurels subsistent, l’Albanie ne souffre d’aucun conflit de voisinage et un écosystème interreligieux fonctionne sans heurt – en atteste le tout premier voyage du pape François en 2014 à Tirana.
Les mots du président Macron lors de sa visite ont aussi leur importance : il a parlé de « réunification » de l’Albanie avec la famille européenne, plutôt que de « processus d’élargissement de l’UE ».
C’est donc l’heure, plus que jamais, de mettre fin aux blocages politiques et bureaucratiques pour permettre une « réunification » effective et nécessaire des pays des Balkans à l’Europe.