EDITORIAL. L’UE doit « tirer des leçons » de la crise du marché au Royaume-Uni
La nouvelle Première ministre britannique, Liz Truss, a découvert cette semaine que le célèbre exceptionnalisme britannique ne la protège pas de la colère du marché obligataire.
S’attaquer aux marchés financiers est une entreprise risquée. James Carville, conseiller de Bill Clinton, a déclaré un jour que, s’il se réincarnait, il « aimerait revenir en tant que marché obligataire. Vous pouvez intimider tout le monde ».
L’article original, en anglais, est à retrouver ici.
Il suffit de demander à la Grèce, à l’Espagne, à l’Italie et plus récemment au Royaume-Uni pour le comprendre. La nouvelle Première ministre britannique, Liz Truss, a découvert cette semaine que le célèbre exceptionnalisme britannique ne la protège pas de la colère du marché obligataire.
Vendredi dernier (23 septembre), le ministre des Finances Kwasi Kwarteng, fraîchement nommé, a présenté des plans de réduction d’impôts d’un montant estimé à 45 milliards de livres sterling pour les salariés, les indépendants et les entreprises, dans le cadre d’une stratégie ambitieuse de « croissance ».
Avec davantage d’argent en poche pour compenser les augmentations de leurs prêts hypothécaires dues à la hausse des taux d’intérêt, les Britanniques continueraient à dépenser pour éviter la longue récession d’un an prédite par la Banque d’Angleterre. En ligne de mire : une croissance économique de 2 % en 2023.
Les réductions d’impôts ne seront toutefois pas accompagnées de réductions des dépenses publiques — au début du mois, Mme Truss a annoncé un emprunt de 100 milliards de livres pour subventionner les prix de l’énergie à la consommation. Elles ne sont pas non plus ciblées. Les principaux bénéficiaires seront les riches.
La réaction a été rapide et sévère. Le Fonds monétaire international (FMI) a averti que le Royaume-Uni devrait reconsidérer ses projets de réduction des impôts pour les plus riches et plutôt « fournir un soutien plus ciblé et réévaluer les mesures fiscales, en particulier celles qui bénéficient aux hauts revenus ».
Liz Truss face au défi d’une crise énergétique sans précédent
Liz Truss a accédé au poste de Première ministre du Royaume-Uni lundi (5 septembre) après…
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La livre est tombée à son plus bas niveau par rapport au dollar américain depuis près de 40 ans. Parallèlement, après des décennies de fanfaronnades sur le prix de ses gilts (emprunt d’États), les taux d’intérêt sur les obligations d’État britanniques à 10 ans sont passés à 4 %, presque aussi élevés que ceux de l’Italie, contre 0,95 % au début de 2022. Les taux d’intérêt de la Banque d’Angleterre — déjà en hausse à 2,25 % — devraient se situer entre 5 et 6 % avant la fin de l’année. Une situation assez embarrassante pour les conservateurs pro-Brexit qui n’ont jamais manqué une occasion de critiquer les défauts de la zone euro.
Il est ironique que les conservateurs partisans du marché libre se précipitent maintenant pour condamner les spéculateurs de la City pour avoir fait ce que font les opérateurs de marché. Dan Hannan, partisan du Brexit — habituellement intelligent et provocateur — a conclu que la réaction des marchés et du FMI est due à leur crainte d’un gouvernement travailliste. Cette interprétation, pour rester poli, est originale. Un gouvernement travailliste semble bien plus probable aujourd’hui qu’il y a une semaine.
La situation critique du Royaume-Uni est un exemple édifiant pour l’UE et les ministères des Finances nationaux, qui doivent adapter leurs réponses à la triple crise économique causée par la hausse des taux d’intérêt, l’inflation et les prix élevés de l’énergie.
Le ministre allemand des Finances, Christian Lindner, a déclaré en début de semaine que l’UE devait observer et tirer les leçons de l’« expérience » fiscale britannique. La première leçon semble être que les marchés accepteront de nouvelles dépenses publiques pour atténuer les hausses des prix de l’énergie — en particulier si elles sont financées par l’argent de l’UE — mais pas de vastes réductions d’impôts non financées et payées par des emprunts.
Les écarts de rendement des obligations britanniques ont été extrêmement faibles depuis la crise financière de 2008-2009, en partie parce que le Royaume-Uni n’appartenait pas à la zone euro. Aujourd’hui, les rôles sont inversés. Le Fonds européen de relance économique a permis de gagner en crédibilité et de réduire l’exposition des finances publiques nationales au marché obligataire. S’il est possible d’augmenter la taille du fonds de relance ou de modifier son champ d’action, les dirigeants européens seraient bien avisés de l’utiliser.
À Liverpool, où le parti travailliste a tenu sa conférence annuelle cette semaine, les responsables du parti avaient peine à croire à leur chance après 12 ans d’opposition et quatre défaites aux élections générales. L’histoire suggère que lorsque les partis perdent leur crédibilité en matière de politique économique, ils perdent également les élections.
En septembre 1992, George Soros faisait chuter la livre et le gouvernement de John Major. Trente ans plus tard, l’histoire semble se répéter, sauf que cette fois, la crise est entièrement auto-infligée.