C’est parce qu’elle portait une jupe, n’est-ce pas ?

À l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, ce lundi 25 novembre, l’éditrice d’Euractiv Martina Monti nous propose ses réflexions sur la situation des violences sexistes et sexuelles dans l’Union européenne.

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Ce week-end, des milliers de manifestant.e.s se sont réuni.e.s dans les rues des capitales européennes pour manifester contre les violences sexistes et sexuelles. Bruxelles, 24 novembre 2024. [Ali/ABEP]

Je portais un jean et un sweat à capuche lorsque j’ai été agressée sexuellement. Ma mère portait un pantalon et une chemise lorsque son partenaire l’a battue. Mon amie portait un pyjama lorsque son propre frère l’a violée.

À l’occasion de Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, l’édito de notre journaliste Martina Monti.

En Europe, la moitié des actes de violence à caractère sexiste sont commis par une personne en qui la victime avait confiance — un ancien ou actuel partenaire, un ami ou un membre de la famille. Si j’ai toujours préféré les histoires personnelles aux statistiques brutes, les gouvernements semblent préférer et avoir besoin de chiffres précis.

C’est du moins ce que je pensais.

Les chiffres complets à l’échelle de l’UE sur les violences à l’égard des femmes datent d’il y a dix ans — avant le Brexit, avant le premier mandat de Donald Trump, avant la pandémie de Covid-19 et avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Si cela vous fait lever les yeux au ciel, c’est que vous comprenez vous aussi à quel point ces chiffres sont dépassés et non pertinents.

Eurostat ne recense pas les violences de genre sous leurs nombreuses formes : atteintes physiques, abus psychologiques, rapports sexuels non consentis ou féminicides. La catégorie qui s’en rapproche plus est celle des homicides intentionnels commis sur des femmes, qui tient compte de la relation avec l’auteur du meurtre, mais même l’Office des statistiques de l’UE ne nomme pas les féminicides comme tels.

Bruxelles a promis de nouvelles données comparables cette année, et a fourni aux États membres des lignes directrices en matière d’harmonisation. Toutefois, jusqu’à présent, Eurostat n’a coordonné la collecte de données que dans 18 des 27 États membres de l’UE.

À l’heure actuelle, personne ne connaît vraiment l’ampleur réelle des violences sexistes dans l’UE.

Bien entendu, l’absence de données sur la violence masculine n’est pas anodine ou accidentelle : celle-ci est pratique sur le plan politique, car la résolution de ce problème remettrait non seulement en question les structures de pouvoir existantes, mais perturberait également le contrôle exercé confortablement par un groupe dominant.

Ainsi, les privilèges ne sont pas contrôlés et perdurent, avec la complicité de toutes les femmes dirigeantes de l’UE, que ce soit la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, ou la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, ou encore la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde.

Alors que dans les années 1960 les féministes scandaient que « le privé est politique », faisant des abus sexuels une affaire publique, il a fallu 64 ans à l’UE pour adopter sa première directive sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique.

Cette directive européenne est entrée en vigueur en mai 2024, mais les gouvernements nationaux ont jusqu’à 2027 pour la mettre pleinement en œuvre. En attendant, les agresseurs auront tout le temps de s’en prendre à encore plus de personnes et de profiter de l’inertie du système.

Les femmes, quant à elles, se retrouvent face à un texte législatif qui n’a pas réussi à définir le viol sur la base du consentement pour le criminaliser. Nous devrons continuer à prouver que nous nous sommes défendues ou que nous avons suffisamment saigné pour convaincre un officier de police ou un juge.

Mais cette directive me pose un autre problème. Certes, elle définit ce qui est désormais légalement bien ou mal, mais elle ne tient pas compte du rôle de la culture. La culture reflète également ce qui est socialement accepté, toléré, voire ignoré, et dure bien plus longtemps que les changements légaux en matière de moralité.

Notre culture, par exemple, a longtemps présenté la violence fondée sur le genre comme un problème de femmes, alors qu’en réalité, la violence masculine est autant un problème pour les hommes que pour les femmes. Les hommes subissent eux aussi les conséquences d’une culture qui leur enseigne que le pouvoir passe par le contrôle.

Malgré cela, les institutions continuent de laisser aux femmes le fardeau de leur sécurité.

Ayez sur vous votre spray au poivre, mais seulement si c’est autorisé dans votre pays. Portez des vêtements pudiques, sinon vous risquez de « demander » à ce qu’on vous agresse. Évitez certaines rues la nuit, car si vous vous trouvez au mauvais endroit au mauvais moment, ce sera de votre faute.

La culpabilisation des victimes est épuisante. Les gros titres, les discussions et les politiques ont toujours présenté la situation de manière passive : « Martina a été violée par un homme ». Jamais « un homme a violé Martina ».

Et après la violence ? L’aide européenne ou nationale disponible ne parvient pas à atteindre les femmes là où elles se trouvent. Les survivantes sont laissées à elles-mêmes, se demandant si elles n’auraient pas mieux fait de mourir.

La vie après la violence est une vie où la guérison du plancher pelvien coûte trop cher, car il faut soit payer son loyer, soit réparer un corps brisé. Une vie où l’on n’a plus ses règles parce que l’hypothalamus ne se sent plus assez en sécurité pour libérer des œstrogènes.

Alors vous essayez de vivre, en essayant de savoir si vous comptez ou non, à quel point, et pour qui.

La violence sexiste ne brise pas le système — elle montre à quel point celui-ci est déjà brisé.

[Édité par Anna Martino]