Accord UE-Mercosur : 25 années d'une journée sans fin

Cela fait 25 ans que les États membres du Mercosur et de l'UE cherchent à conclure un accord de libre-échange. 25 ans de va-et-vient politiques auxquels s'ajoute, désormais, l'impossibilité d'ignorer les enjeux écologiques. 25 ans que l'Histoire, chaque jour, se répète.

Euractiv France
Visite de Istv‡n Nagy, ministre hongrois de lÕAgriculture, ˆ la Commission europŽenne
Le 23 janvier 2024, Valdis Dombrovskis, vice-président exécutif de la Commission européenne en charge d'une économie au service des citoyens et commissaire au commerce, a reçu István Nagy, ministre hongrois de l'agriculture. [Union européenne 2024]

Cela fait 25 ans que les États membres du Mercosur et de l’UE cherchent à conclure un accord de libre-échange. 25 ans de va-et-vient politiques auxquels s’ajoute, désormais, l’impossibilité d’ignorer les enjeux écologiques. 25 ans que l’Histoire, chaque jour, se répète.

« Un jour sans fin » est une comédie américaine sortie en 1993. À Punxsutawney en Pennsylvanie, le présentateur météo Phil Connors se retrouve bloqué dans une boucle temporelle, condamné à revivre éternellement la même journée du 2 février.

Vendredi dernier, nous étions un 2 février. Surtout, nous étions au lendemain d’un nouvel échec dans les négociations commerciales entre l’UE et le Mercosur. Un échec de plus dans une série d’échecs qui, comme à Punxsutawney, se répètent sans fin.

En 1999, la Commission européenne et les autorités compétentes du Brésil, d’Argentine, du Paraguay et de l’Uruguay ont débuté les négociations de ce qui s’annonce comme le plus gros accord commercial au monde : l’accord de libre-échange entre l’UE et le Mercosur.

780 millions d’habitants concernés, des centaines de milliers de tonnes de produits et services échangés par an pour une valeur, au bas mot, de plus de 120 milliards d’euros. L’objectif du deal est d’économiser, sur ces sommes échangées, l’équivalent de quatre milliards d’euros par an en droits de douane pour les entreprises européennes.

Seulement voilà, un tel accord ne se signe pas en un claquement de doigts. Deux, trois, quatre, dix, cent fois, les négociateurs se sont réunis.

En 2004 : premier arrêt. Le périmètre des produits compris dans l’accord est plus difficile à définir qu’il n’y paraît : géographie, environnement, concurrence déloyale. Déjà les questions essentielles d’aujourd’hui se posaient hier.

En 2010, voilà que les négociations reprennent, mais rebelote : après deux ans de « réunionite » aiguë et neuf salves de négociations, elles s’arrêtent de nouveau.

2015 ? Pareil jusqu’en 2019. Cette année-là, les négociateurs franchissent enfin la première étape et trouvent, au bout de vingt années d’une quarantaine de rounds de négociations, un accord politique.

« Cet accord aura […] des effets positifs sur l’environnement », fanfaronne le président de la Commission européenne d’alors, Jean-Claude Junker.

Prise au mot, la France soutient l’accord, mais « reste vigilante ». Elle souhaite que soit inscrite dans le marbre de l’accord une mention de l’Accord de Paris, des clauses de réciprocité sur l’ensemble des secteurs concernés et de sauvegarde pour certaines filières (bœufs, volailles, sucre, etc.).

Pour la Commission européenne, l’objectif est avant tout de « montrer au monde que l’UE et le Mercosur rejettent le protectionnisme », à l’heure où le président états-unien d’alors, Donald Trump, menace d’en user outre mesure.

La même année, l’Amazonie est ravagée par des feux d’une ampleur historique. En face, le président néo-libéral et anti-écolo brésilien d’alors, Jaïr Bolsonaro, n’a pas l’attitude occidentale attendue après de tels évènements. L’Élysée finit même par l’accuser d’avoir « menti » sur ses intentions pour le climat et la biodiversité.

Paris refuse d’approuver l’accord UE-Mercosur. Les négociations sont de nouveau à l’arrêt…

Il faut attendre trois ans pour qu’un espoir renaisse sur les cendres d’un quadriennat écocidaire avec le retour au pouvoir de Lula. Dans les mots, le socialiste est plus enclin à défendre la forêt amazonienne, sa faune, sa flore et ses peuples.

Début mars 2023, les négociateurs en chef se réunissent à Buenos Aires en Argentine et programment d’aboutir sur une signature d’ici la fin du semestre, lors du sommet UE-CELAC réunissant les dirigeants des deux continents à Bruxelles en juillet de la même année.

Sauf que les négociations s’enlisent (encore) dans une crise de confiance sur fond d’entêtement des opposants à l’accord « en l’état » et d’accusations anti-coloniales venant des États sud-américains. Finalement, les réunions prévues fin juin à Buenos Aires pour finaliser l’accord sont annulées.

Résultat : le sommet de juillet est un échec, alors que l’Espagne, favorable à l’accord, souhaitait en faire un tournant de sa présidence du conseil de l’UE.

Au crépuscule de l’année, le chancelier allemand Olaf Scholz demande aux détracteurs de l’accord de faire preuve de « pragmatisme »« Les deux parties espèrent parvenir rapidement à un accord », peut-on lire dans un communiqué conjoint de l’UE et du Mercosur, mais sans calendrier prédéfini.

Les négociations ont finalement repris il y a quelques jours avec pour objectif de conclure avant la fin du mois de février, selon des bruits de couloir au Berlaymont.

Entre les lignes, Emmanuel Macron a confirmé l’information, car selon lui, la pugnacité de la France a eu pour effet d’annuler la visite au Brésil du commissaire européen au Commerce extérieur, Valdis Dombrovskis, prévue le 1er ou le 2 février, pour signer un nouvel accord politique.

La Commission peut bien nier catégoriquement le rôle de la France dans ces pérégrinations comme elle l’a fait, n’en reste pas moins qu’inlassablement, l’Histoire se répète : le non-évènement est un échec.

Cela fait donc 25 ans… 25 ans que les autorités négocient, tergiversent dans un bourbier vietnamien de réunions « techniques » et « politiques ». 25 ans de confusions sans nom dans une journée sans fin.

Les négociations pourraient néanmoins reprendre dans très peu de temps, car M. Dombrovskis a bien l’intention de conclure avant juin. Comprenez « avant la fin de ce mandat », c’est-à-dire avant que les nouveaux équilibres au Parlement européen, suite aux élections européennes, ne repoussent, peut-être jusqu’aux calendes grecques, la signature d’un accord d’un autre siècle.