Watergate grec : l’enquête entravée pour des raisons de « sécurité nationale »
Les autorités grecques ont avancé des raisons de sécurité nationale au Parlement européen, pour éviter les questions gênantes sur pourquoi des journalistes et des politiciens de l'opposition ont été ciblés par des technologies de surveillance.
Les autorités grecques ont avancé des raisons de sécurité nationale lors d’une audition du Parlement européen, jeudi 8 septembre, pour éviter les questions gênantes sur les raisons pour lesquelles des journalistes et des politiciens de l’opposition ont été ciblés par des technologies de surveillance.
La commission du Parlement chargée d’enquêter sur l’utilisation des technologies de surveillance (PEGA) s’est penchée sur la Grèce, suite aux révélations d’espionnage visant l’eurodéputé Nikos Androulakis et plusieurs journalistes d’investigation.
« La Grèce est un pays où en 2021, un seul procureur qui est en charge du service national de renseignement, a signé en un an 15 975 décisions de mise sur écoute pour des raisons de sécurité nationale », a déclaré Thanasis Koukakis, l’un des journalistes ciblés par la mise sous surveillance, lors de l’audition.
Interrogés sur les raisons de la mise sur écoute de M. Androulakis au cours de l’audience, les représentants des autorités grecques ont éludé les questions pour des raisons de « confidentialité » et de « sécurité nationale ».
Le gouvernement de droite au pouvoir et le service national de renseignement sont impliqués dans le scandale qui a secoué le pays, le cas de M. Androulakis, leader du parti d’opposition de centre-gauche PASOK et membre du Parlement européen, ayant particulièrement retenu l’attention.
M. Androulakis lui-même n’a pas été invité en tant que panéliste à la suite de tensions politiques, comme l’a précédemment rapporté EURACTIV. Le leader du PASOK s’adressera au Parlement le 6 octobre prochain en compagnie d’autres eurodéputés victimes du logiciel espion eux aussi. En juillet dernier, la Commission européenne avait proposé de suspendre les droits de douane sur certains intrants utilisés pour la production d’engrais azotés — à savoir l’urée et l’ammoniac — jusqu’à la fin de l’année 2024, dans le but de « contribuer à alléger les coûts pour les producteurs d’engrais et les agriculteurs de l’UE. »
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Surveillance des journalistes
Les journalistes ciblés, Stavros Malichudis et Thanasis Koukakis, préparaient des articles sur la corruption et les réfugiés au moment où ils étaient sous surveillance.
Alors que M. Malichudis a fourni des preuves écrites que les services de renseignement nationaux s’intéressaient à son travail journalistique et à ses sources, les raisons pour lesquelles leurs téléphones ont été mis sur écoute restent masquées sous le bouclier de la « sécurité nationale ».
Or, lorsqu’un journaliste ou un responsable politique est espionné, toutes ses sources et tous ses contacts, qui pourraient se révéler plus vulnérables, sont également exposés.
Pour ces professions en particulier, mais également pour les avocats ou les ONG, il est vital qu’ils puissent faire leur travail en toute sécurité, a souligné Sophie in t’Veld, rapporteur de la commission PEGA. « C’est essentiel pour la démocratie », a-t-elle ajouté.
Ces cas ne font que souligner l’état désastreux de la liberté de la presse en Grèce. « Le fait que mon pays soit si bas dans les listes de la liberté de la presse n’est pas un hasard », a déclaré M. Koukakis.
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Conflit d’intérêts présumé
En 2019, dans le cadre de l’une de ses premières mesures après son élection, le Premier ministre conservateur Kyriakos Mitsotakis a demandé au Service national de renseignement grec (EYP) de lui rendre directement des comptes.
Malgré tout, à en croire le gouvernement, M. Mitsotakis n’était pas au courant du ciblage de M. Androulakis par les services secrets. M. Mitsotakis a toutefois souligné que les écoutes étaient « légales ».
Deux hauts responsables ont démissionné peu après la révélation du scandale : le chef des services de renseignement, Panagiotis Kontoleon, et le chef de cabinet et neveu du Premier ministre, Grigoris Dimitriadis.
Pourtant, les représentants des autorités grecques ont réaffirmé lors de l’audience de jeudi que le gouvernement grec n’a jamais acheté de logiciel espion Predator.
En mai 2021, le gouvernement grec a modifié une loi en vigueur depuis 27 ans afin d’empêcher l’autorité de protection de la vie privée de dire à une personne si elle a été mise sur écoute ou par qui. Là encore, des raisons de sécurité nationale ont été invoquées pour justifier cette mesure.
« Les écoutes téléphoniques en Grèce ont peu à voir avec la sécurité nationale et, dans une certaine mesure, elles sont exécutées par un petit groupe qui a des intérêts communs, et elles servent ces intérêts », a conclu le journaliste M. Koukakis.
Prochaine étape de l’enquête
La législatrice Mme t’Veld a déclaré que « la seule façon de retrouver des traces de ceux qui ont ordonné l’utilisation de Predator est d’aller dans les bureaux d’Intellexa et de confisquer tout le matériel, leurs ordinateurs, leurs serveurs ». Elle a toutefois souligné que « cela n’a pas été fait ».
Intellexa est la société qui distribue le logiciel espion Predator utilisé contre MM. Koukakis et Androulakis en Grèce.
L’enquête parlementaire grecque relative à ce scandale s’est réunie pour la première fois mercredi (6 septembre). La plupart des députés ont toutefois décidé que toutes les réunions d’enquête se tiendraient à huis clos et resteraient confidentielles.
Parallèlement, Panos Alexandris, secrétaire général de la Justice et des Droits de l’homme au ministère de la Justice, a minimisé les révélations.
« Pourquoi est-ce un scandale ? Parce qu’il est exprimé dans les médias ? Parce que certaines personnes le croient ? »
Au lieu de cela, M. Alexandris a déclaré lors de l’audition du Parlement européen qu’il fallait d’abord regarder le travail des « institutions indépendantes », avant de décider s’il y a un problème, et qu’ensuite des actions pénales seraient entreprises par le pouvoir judiciaire.
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Des documents supprimés ?
La commission PEGA s’est également interrogée sur les informations selon lesquelles les dossiers des services de renseignement nationaux sur les personnes surveillées auraient été détruits illégalement.
Le quotidien grec Ta Nea a rapporté jeudi que les dossiers de Nikos Androulakis et Thanasis Koukakis par les services de renseignement grecs avaient été détruits. Le quotidien cite des informations officielles de l’Autorité hellénique pour la sécurité des communications et la vie privée (ADAE).
Le rapport indique que, bien que les fichiers auraient dû être conservés pendant deux ans en vertu des dispositions légales, les données « n’ont pas été stockées pour des raisons techniques » après un changement des systèmes d’interception.
Christos Rammos, président de l’ADAE, a fermement démenti cette destruction lors de l’audition à Bruxelles.