Viktor Orban et le pape, deux visions divergentes de la chrétienté

Le pape François va être accueilli vendredi (28 avril) en Hongrie avec les honneurs, au nom de la défense de la chrétienté en Europe. Pourtant, entre Viktor Orban et lui, c’est un monde d’écart, de l’accueil des migrants aux droits des LGBT+.

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Dirigeant le pays d’Europe centrale depuis 2010, Viktor Orban a à cœur de promouvoir une « civilisation chrétienne » mise à mal par des décennies de communisme alors que les Hongrois se disent majoritairement sans religion. [ EPA-EFE/Olivier Matthys / POOL]

Le pape François va être accueilli vendredi (28 avril) en Hongrie avec les honneurs, au nom de la défense de la chrétienté en Europe. Pourtant, entre Viktor Orban et lui, c’est un monde d’écart, de l’accueil des migrants aux droits des LGBT+.

À la veille de cette seconde visite en moins de deux ans, les partisans du Premier ministre nationaliste de 59 ans ont pris soin d’insister sur les points communs unissant les deux hommes.

« Je note que la pensée du Saint-Père et celle d’Orban ne sont pas si éloignées », commente pour l’AFP l’expert Mark Aurel Erszegi, ancien collaborateur de l’ambassade de Hongrie au Vatican. Il cite leurs nombreux appels à la paix en Ukraine ou encore un même soutien aux politiques familiales.

Dirigeant le pays d’Europe centrale depuis 2010, Viktor Orban a à cœur de promouvoir une « civilisation chrétienne » mise à mal par des décennies de communisme alors que les Hongrois se disent majoritairement sans religion.

Dans cette optique, il a modifié la Constitution pour y inscrire des références à Dieu et au mariage, désormais défini comme l’union d’un homme et d’une femme.

« Endoctrinement »

Faisant fi de la neutralité de l’État, celui qui est issu d’un milieu calviniste, mais qui se disait non religieux avant de tisser ces dernières années des liens plus étroits avec l’Église catholique a aussi entrepris de rénover les lieux de culte.

Il a par ailleurs instauré une politique de rechristianisation des écoles unique en Europe.

La Hongrie, qui comptait avant l’ère communiste un peu plus de 20 % d’établissements catholiques avant de tomber à 5 % au début des années 2000, est remontée à 17 % dans le primaire et à 25 % dans le secondaire.

Ces actions « peuvent être vues d’un bon œil par le Saint-Siège », souligne Rita Perintfalvi, professeure de théologie à l’université autrichienne de Graz.

Mais « c’est précisément là que se glissent les contradictions du système », dit-elle à l’AFP : « en contrepartie de cette aide financière, l’État attend de la part des églises locales un soutien inconditionnel à sa propre idéologie politique ».

« Un tel endoctrinement n’a pas grand-chose à voir avec la chrétienté », juge l’experte.

De fait, les religieux hongrois n’ont pas répondu, à de rares exceptions, à l’appel du pape d’accueillir des réfugiés lors de la crise migratoire de 2015.

Ils « soutiennent » aussi ouvertement ou « gardent le silence » sur les droits LGBT+, bafoués par le gouvernement Orban selon la Commission européenne et des organisations internationales.

Main tendue vs exclusion

À l’inverse, Jorge Bergoglio – sans remettre en cause les fondements de la doctrine catholique – a développé depuis son élection au Saint-Siège en 2013 un discours d’ouverture envers l’orientation sexuelle et l’identité de genre.

Dans un documentaire publié début avril sur la plateforme Disney+, le pape de 86 ans a maintenu cette main tendue.

« Chaque personne est un enfant de Dieu. L’Église ne peut fermer la porte à personne », a-t-il déclaré lors d’un dialogue sans tabou avec dix jeunes hispanophones.

Il a affirmé fin janvier que ceux qui criminalisent l’homosexualité avaient « tort », précisant que le fait d’être homosexuel n’était « pas un crime », mais un « péché ».

Concernant les migrants, François – lui-même issu d’une famille d’émigrés italiens en Argentine – prône l’accueil sans distinction, notamment en Europe, tandis que Viktor Orban a bâti des clôtures aux frontières pour repousser les arrivées clandestines.

Quant à l’invasion russe de l’Ukraine, le souverain pontife a clairement condamné une « guerre cruelle » et a multiplié les appels pour l’« Ukraine martyrisée », à rebours du discours ambigu d’un Viktor Orban soucieux de ménager Moscou.

Si le pape revient déjà en Hongrie, c’est pour la « sauver de la décadence morale des treize dernières années », veut croire Rita Perintfalvi.

Lors de son passage éclair à Budapest en septembre 2021, le chef spirituel des 1,3 milliard de catholiques avait appelé les Hongrois à être « ouverts » à tous.

« Il ne vient pas célébrer la vitrine chrétienne exposée par [Viktor] Orban, il vient car notre société est malade », renchérit Balazs Gulyas, catholique pratiquant qui a lancé un site internet abordant entre autres ces sujets, Gulyasagyu Media.

« Notre foi chrétienne est en danger, nos églises sont vides et la plupart de nos hommes politiques se professent chrétiens sans l’être dans la pratique », déplore-t-il.