Ursula von der Leyen étudie la proposition d’investir 100 milliards d’euros dans l’IA

Si les orientations politiques de la présidente réélue de la Commission, Ursula von der Leyen, répondent aux appels à des investissements massifs dans la recherche sur l’IA, ses partisans comme ses opposants estiment que le plan manque de détails essentiels.

Euractiv.com
CERN and Ursula Von der Leyen
Ursula von der Leyen et le bâtiment du Globe de la science et de l'innovation du CERN. [Illustration d'Esther Snippe avec images EPA et Shutterstock]

Si les orientations politiques de la présidente réélue de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, répondent aux appels à des investissements massifs dans la recherche sur l’intelligence artificielle (IA) sous la bannière du « CERN pour l’IA », ses partisans comme ses opposants estiment que le plan manque de détails essentiels.

Plusieurs appels à de grands projets de recherche collaborative sur l’IA ont repris la formule « le CERN pour l’IA » pour évoquer une stratégie et des objectifs similaires à ceux de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN).

Pour rappel, le CERN a déplacé le cœur des recherches en physique fondamentale des États-Unis vers l’Europe après la Seconde Guerre mondiale.

L’invocation du CERN par Ursula von der Leyen est la preuve que la Commission étudie sérieusement les propositions de requête de 100 milliards d’euros sur cinq à sept ans, soit plus que l’ensemble du budget de recherche sur sept ans de la Commission dans le cadre d’Horizon Europe, qui s’élève à 95,5 milliards d’euros.

« Les propos d’Ursula von der Leyen n’étaient pas suffisamment précis et tout dépendra donc des détails », a expliqué à Euractiv Holger Hoos, professeur spécialisé sur l’IA à l’Université RWTH d’Aix-la-Chapelle — détenant un prix Chaire Alexander-von-Humboldt — et cofondateur de la Confédération des Laboratoires de recherche en Intelligence artificielle en Europe (CLAIRE).

Le professeur s’est dit « très heureux » que la proposition du CERN pour l’IA ait atteint le plus haut niveau de la Commission.

Les orientations politiques de la présidente pour la prochaine Commission européenne prévoient la création d’un « Conseil européen de la recherche sur l’IA, au sein duquel nous pourrons mettre en commun toutes nos ressources, à l’instar de l’approche adoptée avec le CERN ».

Selon des rapports récents de la Cour des comptes européenne et de la Commission, l’Europe est loin derrière les États-Unis en matière de développement de l’IA et de puissance de calcul.

La proposition de d’Ursula von der Leyen de créer un Conseil de la recherche laisse entendre qu’il pourrait faire partie du budget de la Commission, à l’instar des Conseils européens de la Recherche (ECR) et de l’Innovation (EIC), financés par le programme de la Commission Horizon Europe, tandis que sa mention du CERN suppose un financement de la part des États membres.

Les propositions sont lancées

Depuis 2018, Holger Hoos et la CLAIRE défendent l’idée d’un CERN pour l’IA, demandant 100 milliards d’euros sur cinq ans pour un projet de recherche sur l’IA impliquant un réseau d’instituts de recherche dans toute l’Europe, avec une infrastructure centrale comme centre de coordination.

En mars, le Mécanisme de conseil scientifique (Scientific Advice Mechanism, SAM) de la Commission a proposé la création d’un Institut européen décentralisé pour l’IA dans les sciences (EDIRAS). Celui-ci a été présenté comme un « CERN décentralisé pour l’IA dans la recherche », qui devrait être accompagné d’un financement spécifique par l’intermédiaire d’un « Conseil européen pour l’IA dans les sciences ».

La Commission n’a pas encore publié de mise à jour officielle sur la proposition du SAM.

Les propositions du SAM et de la CLAIRE se rejoignent, mais alors que la CLAIRE appelle à des efforts ciblés incluant une installation centralisée, l’EDIRAS évolue à distance et vise à promouvoir l’IA dans la science à tous les niveaux.

Le think tank du Centre européen d’études politiques (CEPS) a récemment publié un rapport tentant d’unifier ces propositions, et d’autres similaires, dans le cadre d’une collaboration sur l’IA fiable, avec un budget de 100 à 120 milliards d’euros sur une période de sept ans.

Tout en reconnaissant qu’une telle somme est substantielle, le rapport du CEPS indique que « l’importance de l’investissement doit être évaluée par rapport […] au coût d’opportunité de l’inaction ».

Jusqu’à présent, les États se sont concentrés sur des initiatives nationales en matière d’IA, mais pour Holger Hoos « les gens se rendent compte que si [les pays européens] ne mènent pas ensemble [des recherches de pointe en matière d’IA], cela ne se fera pas ».

Son collègue et cofondateur de la CLAIRE, Morten Irgens, a ajouté qu’il y avait « plus de chances que le Centre soit solide si la Commission recevait l’aide des États membres ».

Mais « quelqu’un doit faire le premier pas », a-t-il ajouté.

Cependant, tout le monde n’est pas d’accord avec le coût du projet.

Bien que l’IA soit une « technologie extrêmement importante », Reinhilde Veugelers, professeur en Gestion, Stratégie et Innovation et chercheur associé à Bruegel, est sceptique quant à la nécessité d’une initiative de grande envergure spécifique à l’IA.

« [100 milliards d’euros], c’est beaucoup d’argent, […] et sans un dossier vraiment solide, ce serait beaucoup d’argent gaspillé », a-t-elle souligné à Euractiv.

Reinhilde Veugelers a ajouté que les organes de conseil scientifique faisaient également du lobbying pour leur domaine, que l’IA était complètement nouvelle et que nous devrions plutôt augmenter le budget progressivement, en fonction de son efficacité ou non, car il n’y a pas de raison de le faire à grande échelle tout de suite.

Entre-temps, The Information a rapporté en mars que Microsoft et OpenAI élaboraient des plans pour un centre de données unique et gigantesque, dont le coût pourrait s’élever à 100 milliards de dollars.

En Europe, la présidente du Groupe des Conseillers scientifiques en chef, Nicole Grobert, a déclaré dans une vidéo du SAM que « la Commission européenne doit investir, investir, investir ».

[Édité par Sarah N’tsia]