Un jeu de douanes : comment les politiques commerciales de Donald Trump pourraient impacter l’UE

Donald Trump a annoncé dimanche que les États-Unis imposeraient « certainement » des droits de douane à l’Union européenne (UE) pour remédier à l’« atrocité » du déficit commercial de Bruxelles avec Washington.

EURACTIV.com
Trump Threatens New Tariffs On Multiple Countries As Second Term Nears
Vue aérienne, des conteneurs d'expédition sont empilés sur un quai du port d'Oakland le 09 décembre 2024 à Oakland, en Californie. [Justin Sullivan/Getty Images]

BRUXELLES — Donald Trump a annoncé dimanche que les États-Unis imposeraient « certainement » des droits de douane à l’Union européenne (UE) pour remédier à l’« atrocité » du déficit commercial de Bruxelles avec Washington.

Toutefois, le président américain a la réputation de ne pas toujours mettre ses menaces à exécution. Lundi, il a ainsi déclaré que les droits de douane de 25 % sur les produits mexicains et canadiens annoncés trois jours plus tôt seraient « suspendus » afin de permettre la conclusion d’un « accord » sur l’immigration.

En effet, celui qui s’autoproclame « l’homme des droits de douane » entretient une relation quelque peu tendue avec la vérité en général, comme en témoigne sa fameuse affirmation, lors de sa première campagne présidentielle, selon laquelle il était sûr « à 100 % » que le Mexique paierait pour la construction d’un mur le long de sa frontière avec les États-Unis. Ce ne fut bien sûr pas le cas.

Néanmoins, la menace de Donald Trump doit être prise au sérieux, notamment parce que les droits de douane annoncés à l’encontre de la Chine sont entrés en vigueur depuis lors. Cette menace soulève également deux questions essentielles : quelle est la probabilité que Donald Trump mette ses plans à exécution ? Et s’il le fait, quel sera l’impact sur l’Europe ?

Une « atrocité » douteuse

Il convient tout d’abord de s’attarder un peu sur le caractère « atroce » du déficit commercial de l’Europe à l’égard des États-Unis.

Donald Trump a raison de dire que Bruxelles enregistre actuellement un important excédent commercial de marchandises avec les États-Unis. Mais cet excédent est loin d’être aussi important qu’il le prétend.

Dimanche, le président américain a déclaré que le déficit commercial des États-Unis avec l’UE s’élevait à 300 milliards de dollars, avant de surenchérir quelques minutes plus tard, affirmant qu’il s’élevait à 350 milliards de dollars.

Selon la Commission, toutefois, le déficit commercial des États-Unis pour les biens en 2023 — la dernière année pour laquelle des données sont disponibles — était de 150 milliards d’euros : les États-Unis ont importé pour 502,3 milliards d’euros de biens de l’UE et en ont exporté pour 346,5 milliards d’euros.

En revanche, dans le domaine des services, les États-Unis ont enregistré un excédent commercial de 104 milliards d’euros, les exportations s’élevant à 396,4 milliards d’euros et les importations à 292,4 milliards d’euros.

Cela signifie que le déficit commercial total des États-Unis avec l’UE s’élevait à 51,8 milliards d’euros, soit six à sept fois moins que ce que Donald Trump a prétendu.

Certes, 51,8 milliards d’euros est un montant énorme. Mais, même en supposant que les excédents commerciaux soient injustes — ce que de nombreux économistes contesteraient avec véhémence —, ce chiffre est dérisoire par rapport aux excédents d’autres pays dans la ligne de mire du président américain.

En particulier, le déficit commercial des États-Unis avec l’UE est environ sept fois moins important que son déficit commercial avec la Chine et moins de la moitié de son déficit commercial avec le Mexique.

Le déficit commercial total des États-Unis avec l’UE est comparable à son déficit avec le Canada (53,5 milliards de dollars, soit 52 milliards d’euros), mais il ne faut pas oublier que le PIB de l’UE est environ huit fois supérieur à celui du Canada.

Ainsi, rapporté au PIB total, l’excédent commercial de l’UE avec les États-Unis ne représente qu’un maigre 0,3 % du PIB annuel, contre 2,5 % pour le Canada.

En bref, si la relation commerciale de l’UE avec les États-Unis est effectivement une « atrocité », il est difficile de trouver les mots pour décrire ses liens commerciaux avec d’autres pays.

Des droits de douane seront-ils imposés ?

La plupart des analystes pensent que oui.

Pour Agathe Demarais, chargée de mission au Conseil européen des relations internationales, l’attention portée par Donald Trump au déficit commercial des États-Unis signifie que l’UE serait « probablement » la prochaine sur la liste.

Elle souligne également que la suggestion, faite par la présidente de la Commission Ursula von der Leyen et la présidente de la Banque centrale européenne (BCE) Christine Lagarde, selon laquelle l’Europe pourrait éviter les droits de douane en augmentant les importations de gaz naturel liquéfié (GNL) américain est « irréaliste », étant donné que cela nécessiterait une interdiction des importations de GNL russe que de nombreux États membres considèrent toujours comme économiquement essentielles.

Les États-Unis sont devenus le deuxième exportateur de GNL vers l’UE après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, qui a provoqué un effondrement des importations d’énergie de l’Europe en provenance de Moscou.

« Donald Trump cible les économies qui enregistrent les excédents commerciaux les plus élevés avec les États-Unis, ce qui signifie que la Chine, l’UE, le Canada et le Mexique seront tous les premiers dans sa ligne de mire », explique-t-elle.

Alicia García-Herrero, chargée de recherche pour le think tank Bruegel, a également fait remarquer que l’Europe devrait « se préparer » aux droits de douane.

« Il semble choisir de se battre avec les pays les plus proches », souligne la chercheuse, ajoutant que la baisse des droits de douane proposés pour la Chine était probablement le résultat du désir de Donald Trump de conclure une sorte d’accord avec Pékin.

Quel sera l’impact ?

Les conséquences sur l’économoie de l’UE seront probablement mauvaises, mais pas aussi graves que, par exemple, l’impact potentiel sur le Canada ou le Mexique.

Un droit de douane de 10 % sur les importations en provenance de l’UE réduirait probablement le PIB de l’Union d’environ 0,5 à 0,9 %, selon les analystes de la Deutsche Bank. Étant donné que l’économie de l’UE devrait croître de 1 % cette année, cela signifie que le bloc sera probablement poussé au bord de la récession.

En revanche, dans une note de recherche publiée hier, Eric Dor, directeur des études économiques à l’IESEG School of Management, a suggéré que l’impact des droits de douane de 25 % sur le Mexique et le Canada et de 10 % sur la Chine, annoncés précédemment par Donald Trump, pourrait réduire le PIB du Canada de 3 %, et l’impact sur le Mexique pourrait être plusieurs fois supérieur.

Pourquoi l’Europe sera-t-elle relativement épargnée ? Pour deux raisons.

La première est que le commerce américain importe beaucoup moins à l’UE qu’au Canada et au Mexique. Environ trois quarts des exportations totales du Canada et quatre cinquièmes des exportations mexicaines sont destinées aux États-Unis. En revanche, les États-Unis représentaient un peu moins d’un cinquième des exportations totales de l’UE en 2023.

La deuxième raison est que de nombreux biens exportés par l’UE vers les États-Unis, tels que les automobiles allemandes de luxe et les produits pharmaceutiques coûteux, comme le médicament amaigrissant Ozempic, sont des produits haut de gamme généralement achetés par des personnes relativement riches.

Dans le jargon des économistes, ces produits sont inélastiques, c’est-à-dire que la demande n’est pas affectée de manière significative par les variations de prix.

Toutefois, ces chiffres et estimations doivent être pris avec des pincettes.

« Il existe une large marge d’incertitude, non seulement en ce qui concerne les modèles d’estimation de l’impact de ces droits de douane, mais aussi sur la question de savoir s’ils seront maintenus ou modifiés à la hausse ou à la baisse au cours des négociations », ont écrit hier les analystes de Bloomberg Intelligence.

Une autre source d’incertitude est l’impact des politiques commerciales de Donald Trump sur le dollar américain, qui a pris de la valeur depuis l’annonce des droits de douane, ce qui pourrait en limiter les effets.

« En renforçant le dollar, les droits de douane de Donald Trump pourraient réduire la compétitivité des exportations américaines, ce qui pourrait également profiter à l’UE », explique Varg Folkman, analyste au European Policy Centre.

Quels que soient leurs effets, il ne fait pratiquement aucun doute que les politiques de Donald Trump, si elles sont mises en œuvre, auront un impact sismique — et très majoritairement négatif — sur l’économie mondiale.

« Nous nous attendons à ce que des droits de douane importants aient un impact important », notent les analystes de Bloomberg. « Et ce que Donald Trump vient d’annoncer est énorme. »

(AM)