Ukraine : pour apaiser les tensions, Emmanuel Macron et Vladimir Poutine misent sur le protocole de Minsk

Après plus de cinq heures de discussions entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine sans parvenir à une avancée concernant la crise ukrainienne, les deux dirigeants ont semblé voir du potentiel dans un accord négocié en 2014-2015.

EURACTIV.com
French President Emmanuel Macron visits Russia
Le Président russe Vladimir Poutine (G) et le Président français Emmanuel Macron (D) lors de leur rencontre au Kremlin, à Moscou, le 7 février 2022. Le Président français est en visite en Russie dans le cadre d’une opération visant à apaiser les tensions entre la Russie et l’Ukraine. [EPA-EFE/KREMLIN POOL / SPUTNIK]

Après plus de cinq heures de discussions entre le Président français Emmanuel Macron et le Président russe Vladimir Poutine à Moscou lundi (8 février) sans parvenir à une avancée concernant la crise ukrainienne, les deux dirigeants ont semblé voir du potentiel dans un accord négocié en 2014-2015.

La rencontre d’Emmanuel Macron avec Vladimir Poutine s’est ajoutée au programme d’une journée chargée en événements diplomatiques, alors que les puissances occidentales s’inquiètent de plus en plus de la possibilité d’une escalade militaire en Europe.

Les exercices de diplomatie transcontinentale qui ont eu lieu lundi comprenaient la visite du chancelier allemand Olaf Scholz et du chef de la diplomatie de l’UE Josep Borrell à Washington, du Président polonais Andrzej Duda à Bruxelles ainsi que celle de plusieurs ministres européens des Affaires étrangères à Kiev.

Ces dernières semaines, le Président français s’est positionné comme le principal intermédiaire de l’Europe avec Moscou dans la crise que connaît actuellement l’Ukraine, s’étant entretenu cinq fois au téléphone avec le M. Poutine depuis décembre.

La version de Poutine

En dépit de ces ouvertures diplomatiques, M. Poutine a profité de l’occasion offerte par la presse pour passer à l’offensive et exposer ses griefs contre l’OTAN et l’Ukraine.

Après que les deux dirigeants se sont assis pour un dîner en tête-à-tête, M. Poutine a déclaré à Moscou qu’il n’y aurait aucun gagnant si les pays européens étaient entraînés dans un conflit militaire avec la Russie au cas où l’Ukraine rejoindrait l’OTAN et tenterait de récupérer la Crimée.

Il a déclaré que la Crimée fait partie de la Russie, que le changement de régime à Kiev en 2013 résultait d’un coup d’État et que les pays européens seraient « automatiquement » en guerre avec la Russie si l’Ukraine venait à rejoindre l’OTAN.

Il a notamment mentionné que l’Ukraine prévoit officiellement de reprendre la Crimée par la force militaire. Et, selon ses propres termes, cela signifierait que si l’Ukraine rejoint l’OTAN, il y aura une guerre entre l’OTAN et la Russie.

« Voulez-vous être en guerre avec la Russie ? Demandez à vos lecteurs, à vos téléspectateurs, est-ce que vous voulez que la France soit en guerre avec la Russie », a demandé M. Poutine à la presse.

Le Président russe a également accusé Kiev de violer les droits de sa population russophone et a déclaré que le gouvernement ukrainien « ignore toutes les possibilités de résolution pacifique de la situation dans le Donbass », faisant référence aux régions séparatistes de l’est de l’Ukraine.

M. Poutine a également expliqué que la Russie continuerait d’essayer d’obtenir des réponses de l’Occident à ses principales exigences en matière de sécurité pour « assurer une sécurité équitable en Europe », même s’il a accusé les États-Unis et l’OTAN de « contourner » ces exigences dans les réponses officielles envoyées à Moscou le mois dernier.

Washington et l’OTAN ont affirmé que certaines des exigences de la Russie, notamment l’interdiction pour l’Ukraine d’adhérer à l’OTAN, étaient non négociables, mais qu’ils étaient prêts à discuter avec Moscou de mesures de contrôle des armements et de renforcement de la confiance.

M. Poutine a estimé que les réponses occidentales n’avaient pas pris en compte les trois principales exigences de Moscou, à savoir : pas de nouvel élargissement de l’OTAN, pas de déploiement de missiles à proximité des frontières russes et une réduction de l’infrastructure militaire de l’OTAN en Europe pour revenir à son état de 1997.

« Nous avons l’impression que nous n’avons même pas posé ces questions, ils les ont simplement contournées », a déclaré M. Poutine.

« Nous y voyons des clichés politiques et des propositions sur certaines questions secondaires. Je ne pense pas que c’est là que s’arrêtera notre dialogue. Nous allons maintenant élaborer une réponse, notre point de vue, et les transmettre à Washington et à Bruxelles », a-t-il ajouté.

Le Président russe a ainsi laissé entendre que le processus d’examen des propositions russes en matière de sécurité est loin d’être terminé et qu’il pourrait se traduire par un long va-et-vient de réfutations de part et d’autre.

Les propositions d’Emmanuel Macron

S’exprimant juste après que le Président russe a déclaré que la Crimée fait incontestablement partie de la Russie, M. Macron n’a pas évoqué la revendication de M. Poutine ou certaines de ses autres hypothèses géographiques controversées.

Toutefois, le Président français est revenu sur les principes de l’ordre de sécurité européen, en déclarant que l’Europe « ne peut pas accepter de sphères d’influence en Europe ».

Néanmoins, pour certains observateurs, cette rencontre a ravivé le souvenir de la visite malheureuse du chef de la diplomatie de l’UE, Josep Borrell, à Moscou l’année dernière, qui n’avait pas réussi à contre-argumenter le ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, lorsqu’il avait qualifié l’UE de « partenaire peu fiable ».

M. Macron a déclaré que M. Poutine et lui avaient pu trouver des « points de convergence » sur la crise et qu’il nous appartenait « de convenir ensemble de mesures concrètes et spécifiques pour stabiliser la situation et désamorcer les tensions ».

« Il est encore temps de préserver la paix », a déclaré M. Macron.

Le Président français a dit avoir fait des propositions concrètes pour répondre aux préoccupations de la Russie et de l’Occident.

« Le Président Vladimir Poutine m’a assuré qu’il était prêt à s’engager », a déclaré Emmanuel Macron, ajoutant qu’il n’y avait « pas de sécurité pour les Européens sans sécurité pour la Russie ».

Selon la Présidence française, les propositions comprennent un engagement des deux parties à ne pas entreprendre de nouvelle action militaire, le lancement d’un nouveau dialogue stratégique et des efforts pour relancer le processus de paix dans le conflit qui oppose Kiev aux séparatistes soutenus par Moscou dans l’est du pays.

Retour à Minsk

S’adressant aux journalistes, M. Macron a clairement indiqué que le chancelier allemand Olaf Scholz et lui-même poursuivaient leurs efforts en vue de la « mise en œuvre intégrale » du protocole de Minsk concernant la région du Donbass — les villes de Donetsk et Lougansk — actuellement sous le contrôle des séparatistes prorusses.

Négocié par la France et l’Allemagne, le protocole de Minsk de 2014 et 2015 avait pour objectif de résoudre le conflit dans l’est de l’Ukraine suite à l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014.

Le protocole de Minsk de février 2015 prévoit le retrait de toutes les forces armées étrangères, des équipements militaires et des mercenaires du territoire ukrainien sous la supervision de l’OSCE ainsi que le désarmement de tous les groupes illégaux.

En parallèle, il envisage la mise en œuvre d’une réforme constitutionnelle en Ukraine qui prévoit la décentralisation comme élément clé et des élections locales à Donetsk et Louhansk, conformément aux normes de l’OSCE et sous la surveillance de l’OSCE et du Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme (BIDDH).

Toutefois, l’accord, dont le calendrier n’est pas clair, se heurte à la difficulté de concilier la demande de l’Ukraine d’une souveraineté totale sur son territoire et l’insistance de la Russie pour que les populations russophones de l’est de l’Ukraine soient autonomes.

Vladimir Poutine a déclaré que les dirigeants ukrainiens actuels avaient complètement abandonné le protocole de Minsk et a même dit qu’il voulait mettre l’ancien Président Petro Porochenko, qui l’avait négocié pour l’Ukraine, en prison pour trahison à cause de cet accord.

Cependant, Emmanuel Macron a semblé plus optimiste quant à l’engagement de Kiev et a félicité le Président ukrainien Volodymyr Zelenskiy pour avoir rejeté une loi qui ne correspondait pas aux accords de Minsk.

« La solution au problème de l’Ukraine ne peut être que politique, et la base de la solution ne peut que reposer sur les accords de Minsk », a déclaré M. Macron, ajoutant que ce serait la question qu’il aborderait avec M. Zelenskiy mardi à Kiev.

M. Poutine a indiqué que les deux dirigeants échangeraient par téléphone après la rencontre entre M. Macron et M. Zelenskiy à Kiev.

Moscou espère peut-être qu’Emmanuel Macron l’aidera à renforcer la position de la Russie dans l’interprétation des accords de Minsk en mettant Kiev sous pression pour faire avancer les objectifs de la Russie, chose que l’Ukraine a prévenu qu’elle n’était pas prête à accepter.

Face aux plus de 127 000 soldats russes regroupés aux frontières de l’Ukraine, M. Macron a salué le « sang-froid » de M. Zelenskiy, affirmant que celui-ci a fait preuve de « retenue » face à une activité militaire russe accrue à ses frontières.

Volodymyr Zelenskiy est « le président d’un pays aux frontières duquel se trouvent 120 000 soldats russes, et je dirais que cela devrait susciter l’inquiétude », a indiqué M. Macron.