« UE : Quel élargissement pour quel avenir ? »
Intitulé « UE : quel élargissement pour quel avenir », l’atelier organisé par EURACTIV.fr avec le soutien de la Commission européenne, jeudi 18 février, a permis d’aborder les grands enjeux de l’élargissement de l’UE, une politique européenne controversée. Compte rendu.
Intitulé « UE : quel élargissement pour quel avenir », l’atelier organisé par EURACTIV.fr avec le soutien de la Commission européenne, jeudi 18 février, a permis d’aborder les grands enjeux de l’élargissement de l’UE, une politique européenne controversée. Compte rendu.
Capacité d’absorption, évolution des rapports de force entre puissances régionales, identité ou encore pédagogie européenne ont été au cœur des préoccupations de chacun. Mais c’est bel et bien la question turque qui continue de monopoliser le débat en France, où la poursuite de l’élargissement n’apparaît pas pour tous comme une évidence.
Turquie : l’obsession française
« Le discours sur la Turquie est surtout français », a expliqué le président de Nouvelle Europe et doctorant au CERI, Philippe Perchoc. Un vrai paradoxe, selon lui, « car en réalité, les Français connaissent encore moins les pays des Balkans que la Turquie ». Pourtant, leur intégration ne semble pas faire peur. « Alors qu’en Suède, en Grande-Bretagne, ou encore dans des pays comme l’Estonie, la Lettonie ou la Lituanie, les réticences portent davantage sur les Balkans, là où le processus de stabilisation politique est encore en cours », a-t-il expliqué.
Revenant sur le discours du président français, proposant de mettre en œuvre un partenariat privilégié avec Ankara plutôt qu’une adhésion, Philippe Perchoc a lancé en direction du député européen Philippe Juvin (PPE-UMP) : « La Turquie est un pays candidat, la finalité des négociations est l’adhésion, comment peut-on tenir un discours aussi contradictoire ? ».
En réponse, le député français a déclaré avouer volontiers « la grande ambigüité du débat et le manque de courage des élus français ».
Yuhishthir Raj Isar, professeur à l’Université américaine de Paris et président du Forum Européen pour les Arts et le Patrimoine, est revenu quant à lui sur les causes profondes d’un tel rejet. « Dans l’imaginaire chrétien européen, très binaire, la Turquie c’est l’Empire Ottoman, le démon musulman […] passer outre le poids de l’histoire en intégrant la Turquie est un défi considérable pour l’Europe ».
Finalement, cette adhésion sera un véritable « test de crédibilité » pour l’UE comme pour la Turquie, a expliqué le coordinateur international de l’association des Industries et Entreprises de Turquie (TUSIAD), Bahadir Kaleagasi. Si la Turquie doit à l’évidence encore faire des progrès en direction du modèle économique, social et politique européen, l’UE doit pour sa part se montrer fidèle à elle-même et à ses engagements. « Ce qui reste à faire en Turquie est important mais ce qui a déjà été accompli représente une majorité écrasante. D’ici 3 à 4 ans, le pays sera à 100% en conformité avec l’acquis communautaire. L’UE sera-t-elle prête, alors, et aura-t-elle toujours la même force d’attraction ? ».
Les frontières au service de la puissance régionale de l’UE
« L’UE doit être plus large, plus puissante et plus cohérente pour faire face aux défis du 21ème siècle », a en outre défendu le représentant de TUSIAD, rappelant que la plupart des leaders européens partagent cette vision globale et stratégique. Selon lui, « l’idée que l’Europe doit s’arrêter de grandir est une vision très pessimiste de l’évolution du continent ». Elle montre en négatif le manque d’ambition de l’UE et le peu de confiance qu’elle a en sa force intérieure et sa « capacité transformatrice ».
Les considérations culturelles et la question du nombre ne font pas le poids face aux enjeux stratégiques de l’élargissement de l’UE, selon de nombreux participants. Pour ceux qui privilégient au contraire l’approfondissement, le « mythe » de l’élargissement éternel sans fixation de frontières contribue à l’affaiblissement de l’Europe. Cette opinion a été exprimée par l’ambassadeur de Chypre en France au cours du débat. « ll faut partager plus que des intérêts, économiques ou stratégiques, mais des valeurs, fondatrices d’une identité commune », a-t-il scandé.
L’intégration des nouveaux États membres peut servir le renouvellement du projet européen, a déclaré quant à lui Philippe Perchoc, regrettant que l’UE soit entrée dans une phase où elle cherche en priorité à intégrer des pays qui lui ressemblent. « C’est comme dans un mariage, il ne s’agit pas de se marier avec son double mais bien avec quelqu’un avec qui on a un projet », a-t-il déclaré.
De son côté, Yuhishthir Raj Isar, a expliqué que la question des frontières de l’UE n’était pas un problème « géographique mais conceptuel ». « L’Histoire du continent européen montre que l’Europe n’est autre qu’une succession d’appropriations du concept européen, selon les moments et selon les lieux », a-t-il ajouté.
Durcissement
« Les pays qui auront rempli tous les critères d’adhésion seront plus européens que les États membres ! ». La formule employée par Bahadir Kaleagasi illustre bien le constat unanimement dressé par les intervenants : celui du durcissement de la politique européenne d’élargissement depuis la dernière grande vague d’adhésions, en 2004.
« La fatigue, voire l’indigestion », évoquées par Philippe Perchoc pour décrire le sentiment grandissant au sein des populations de l’UE, justifie selon le député européen Philippe Juvin (PPE-UMP) la vision scolaire que développe l’Union, de plus en plus attentive au strict respect de ses critères.
« Avec la chute du mur de Berlin, l’Europe a perdu ses certitudes. Elle n’est plus aussi clairement circonscrite dans un espace », a rappelé Philippe Perchoc. « La vague d’élargissement à l’Est était une nécessité historique mais a déstabilisé les deux camps », a-t-il expliqué. « Elle a également changé la nature des transitions à mener dans les pays candidats, désormais à la fois politique et économique ».
Un durcissement ressenti du côté des pays candidats, comme l’a fait remarquer le ministre plénipotentiaire, représentant de l’Ambassade de Croatie en France Andrej Plenkovic. Mais pour lui, il faut également garder à l’esprit la double crise dans laquelle se sont inscrites les négociations d’adhésion les plus récentes. « Une crise institutionnelle, et une crise économique et financière majeure pour l’UE ».
Philippe Juvin a quant à lui insisté sur le bilan des élargissements passés, « globalement positif pour les candidats mais objectivement plus mitigé dans l’UE ». « Le temps s’accélère, l’adhésion des peuples est plus que jamais nécessaire », a-t-il déclaré, expliquant que la poursuite de l’élargissement pose aujourd’hui avec acuité la question de l’acceptabilité du processus par les populations. « Toutes les tentatives d’unification [dans l’Histoire] ont échoué, car à chaque fois, on a voulu violer les peuples », a-t-il ajouté en référence notamment au rejet français lors du referendum sur le Traité constitutionnel de 2005. « Il ne faut pas casser les outils qu’on est en train de construire », a-t-il conclu.
Plus de pédagogie
Le besoin accru de pédagogie européenne, pour mieux expliquer le processus d’élargissement et lutter contre les stéréotypes, a été reconnu par tous.
Attribuant la fatigue de l’élargissement au défaut d’information qui a marqué l’adhésion des pays d’Europe centrale et orientale, Philippe Perchoc a souligné que « cet élargissement a été mal perçu et mal expliqué, à l’Est comme à l’Ouest ».
« Il y a une immense tâche de pédagogie qui attend le nouveau président croate en 2010 », a témoigné Andrej Plenkovic, pour qui l’effort de pédagogie doit être fait en direction des pays candidats comme des États membres. « Sans compter que l’acquis s’élargit chaque année, à chaque élargissement. La méthode évolue, elle est complexe et il faut l’expliquer ».
Faisant état de la situation dans son pays, il a précisé que des campagnes et des débats explicatifs sont d’ores et déjà organisés « en direction des différentes cibles sectorielles de la société croate ».
L’enjeu de cette campagne est grand, puisqu’il appartiendra au peuple croate de trancher, par référendum, à l’issur du processus, sur l’adhésion à l’UE. « En plus du lobbying que nous avons à faire auprès des 27 et du Parlement européen, la volonté d’avoir le soutien du peuple est grande », a expliqué le diplomate croate, pour qui l’absence d’opposition farouche à l’UE dans l’échiquier politique nationale devrait faciliter le débat. « Nous espérons l’adhésion en 2010, mais le processus est long », a-t-il conclu.
Si on veut que les peuples adhèrent, il faut mieux communiquer, a également concédé Philippe Juvin. « En France, le manque de communication est cruel au niveau institutionnel […] à force de présenter l’UE comme une caisse commune, les hommes politiques sont très coupables », a-t-il jugé. « Mais les grands médias sont également responsables ».