Thon : l’UE contrainte de justifier sa position sur une méthode de pêche controversée
Le thon, poisson préféré des Européens, est à nouveau au centre de l’attention, la bataille juridique contre l’usage d’un dispositif de pêche controversé dans l’océan Indien étant relancée.
La Cour de justice de l’Union européenne a récemment estimé que la Commission européenne n’avait pas correctement examiné une plainte déposée en 2023 par l’ONG française BLOOM, qui contestait son refus d’interdire les dispositifs de concentration de poissons (DCP) dans l’océan Indien. Ce jugement contraint désormais l’exécutif européen à justifier sa position, partagée par l’industrie, selon laquelle une telle interdiction aurait eu pour objectif d’écarter les navires européens de ces zones de pêche.
Les DCP sont des radeaux ou bouées flottantes auxquels sont accrochés des cordages et filets destinés à attirer les poissons. Les thoniers les encerclent ensuite avec de vastes filets pour remonter les captures à bord. Très utilisés par les flottes française et espagnole en particulier, ces engins sont critiqués par les écologistes, qui dénoncent leurs impacts sur les tortues, requins et raies, ainsi que les dégâts causés aux récifs coralliens ou leur échouage sur les plages.
Pour Frédéric Le Manach, directeur scientifique de BLOOM, cette décision de justice marque un « moment de clarification » après une bataille juridique s’étendant sur plusieurs années. Il espère désormais que la Commission révisera sa position lors des prochaines sessions de la Commission des thons de l’océan Indien (CTOI).
Le thon reste le poisson le plus consommé dans l’UE, principalement en conserve. Mais près de 70 % de l’approvisionnement européen provient d’importations. Les prises réalisées dans l’océan Indien par les navires de l’UE sont pour une large part transformées dans des pays comme les Seychelles avant d’arriver sur le marché européen.
Réaction de l’industrie
Le secteur thonier relativise la portée du jugement. « La décision de la Cour porte uniquement sur une question de procédure interne de la Commission », a souligné Anne-France Mattlet, directrice du groupe thonier d’Europêche. Elle défend la pêche à la senne coulissante, qu’elle juge durable, et rappelle que les règles européennes — également valables en dehors des eaux de l’UE — figurent parmi les plus strictes au monde.
Quand une interdiction partielle des DCP avait été proposée à la CTOI en 2023, Europêche l’avait dénoncée comme une tentative d’exclure les navires européens, mais aussi ceux des Seychelles, de Maurice, d’Oman, de Tanzanie et de Corée. Le lobby soulignait par ailleurs que les États soutenant l’interdiction n’avaient eux-mêmes pas recours aux DCP.
Cette mesure était « non seulement injuste, mais aussi impossible à appliquer », estime Anne-France Mattlet. Elle a salué l’adoption en 2024 de nouvelles règles à la CTOI, qui imposent certaines restrictions aux DCP mais renoncent à une interdiction totale.
Elle souligne que l’industrie évolue vers l’usage d’engins non maillants et minimise les accusations de prises accidentelles massives. Elle met aussi en avant le recours croissant à des bouées « intelligentes », équipées d’échosondeurs, censées mieux distinguer les espèces et réduire les captures non ciblées.
Face aux critiques de surpêche, Anne-France Mattlet rappelle que toutes les principales espèces de thon tropicaux gérées par la CTOI sont désormais soumises à des quotas de capture.
Une bataille toujours en cours
BLOOM reste toutefois très critique.
« L’industrie européenne devrait explorer d’autres techniques de pêche », plaide Frédéric Le Manach, qui promeut la pêche « sur banc libre », consistant à suivre les migrations naturelles des thons pour les encercler en haute mer, plutôt que de recourir aux DCP.
Il accuse en outre Europêche de brandir régulièrement un discours complotiste en affirmant qu’il y avait un projet visant à chercher à chasser la flotte de l’UE de toutes les zones de pêche.
La Commission dispose jusqu’à fin septembre pour faire appel de la décision de la Cour. Parallèlement, BLOOM poursuit la France sur son rôle à la CTOI, avec un jugement attendu prochainement à Paris.
Le bras de fer entre Europêche et BLOOM ne date pas d’hier. L’organisation industrielle reproche à l’ONG des dettes vis-à-vis des institutions européennes et accuse son président d’avoir tiré profit de ses liens avec des géants du secteur fossile — des accusations que BLOOM rejette fermement.
(asg)