Thierry Chopin : « Le discours sur l’Europe des résultats ne comble pas le fossé entre les élites et les citoyens »
A la suite du non irlandais au référendum et quelques jours avant le début de la Présidence française de l’UE, le gouvernement français plaide désormais pour une Europe concrète. Un discours qui étonne le directeur des études de la Fondation Robert Schuman, Thierry Chopin, selon lequel la légitimité de l’UE ne peut être réduite à son efficacité.
A la suite du non irlandais au référendum et quelques jours avant le début de la Présidence française de l’UE, le gouvernement français plaide désormais pour une Europe concrète. Un discours qui étonne le directeur des études de la Fondation Robert Schuman, Thierry Chopin, selon lequel la légitimité de l’UE ne peut être réduite à son efficacité.
EURACTIV.fr : Depuis le non au traité de Lisbonne, le gouvernement français plaide pour une Europe plus concrète afin de réduire le gap entre Bruxelles et les citoyens européens. Pensez-vous que cela soit une solution pour démocratiser l’Europe ?
Thierry Chopin : J’avoue m’interroger sur le fait que ce type d’argument soit toujours mis en avant après un échec référendaire sur des enjeux européens. C’était déjà l’argument avancé après les référendums français et néerlandais : l’ « Europe des projets », « l’Europe des résultats », devant servir à combler le gap entre les élites et les citoyens. La légitimité de l’Union repose certes en partie sur les résultats qu’elle produit, mais pas seulement ; la légitimité ne se réduit pas à l’efficacité.
C’est d’ailleurs ce qui permet de relativiser l’argument trop souvent entendu : comment les Irlandais ont-ils pu voter « non » compte tenu des bénéfices qu’ils ont retirés de leur adhésion à la Communauté européenne ? Cet argument bute sur des limites évidentes : d’abord, d’un point de vue strictement factuel, dans un contexte où les transferts financiers de l’Europe vers l’Irlande sont amenés à diminuer, il n’est pas certain que ce type d’argument soit le plus audible ; d’autre part, il témoigne d’une singulière conception de la démocratie qui ne consiste évidemment pas à « acheter » des voix…
Par ailleurs, en dépit de la valeur et de l’utilité intrinsèques de tel ou tel projet que l’on souhaite mettre en œuvre à l’échelle européenne (énergie, lutte contre le changement climatique, etc.), la question est de savoir dans quelle perspective générale s’inscrivent ces projets. Si l’Europe souffre d’un déficit, c’est essentiellement d’un déficit politique, d’un déficit de sens. De ce point de vue, ce n’est pas tant de projets dont l’Europe a besoin que d’un projet tout court ; il lui faut un « horizon de sens » qui lui permette de justifier ce qu’elle est et ce qu’elle fait.
En bref, le « discours sur l’Europe des projets » et des « résultats » me gêne parce qu’il ne rend pas compte de la profondeur du fossé qui s’est creusé entre les élites et les opinions sur les sujets européens. Parce que nous vivons dans des démocraties d’opinion, et qu’en effet les gens veulent des résultats concrets qui répondent à leurs soucis particuliers, il est vrai que cette légitimité par les résultats est nécessaire. Mais les politiques et les actions de l’Union ne peuvent être justifiés exclusivement a posteriori, indépendamment de tout débat sur le bien fondé de tel ou tel projet. C’est en ce sens que la légitimité de l’Union doit aussi être politique. C’est le troisième référendum négatif en trois ans. Il y a un problème démocratique en Europe. Alors démocratisons l’Union, politisons là.
Que faut-il faire, selon-vous, pour politiser l’Union ?
Politiser l’Union, c’est fondamentalement fournir aux citoyens le sens et les objectifs qui semblent aujourd’hui leur échapper. Ce travail politique est aujourd’hui indispensable pour contribuer à répondre à la question politique cruciale pour les Européens : qu’est-ce que l’Union européenne et à quoi sert-elle dans le monde globalisé ?
Je suis parfaitement conscient que la construction européenne est le produit de compromis entre intérêts nationaux et visions politiques distinctes de l’Europe. Le « non » irlandais en est une preuve supplémentaire : quand les Français rêvent d’harmonisation fiscale et d’ « Europe puissance », les Irlandais défendent leur souveraineté fiscale et leur neutralité … Des sujets de désaccords existent, et ce d’autant plus quand il s’agit de se prononcer sur des enjeux éminemment politiques et structurants pour l’avenir de la construction européenne.
Il ne s’agit pas tant de déplorer ces divergences, par définition inhérentes à une entreprise qui vise la construction d’une Union composée d’États, que de les reconnaître et de les accepter comme des réalités incontournables ; par ailleurs, il s’agit surtout d’engager la discussion et le débat publics sur ces questions. La reconnaissance de la pluralité des préférences collectives des pays européens et la « gestion civilisée des désaccords » par le compromis négocié sont finalement deux conditions de la politique européenne…
Le bal des Hypocrites : France-Europe, Thierry Chopin, Editions Saint Simon, Juin 2008, 19 euros