Tensions énergétiques en Méditerranée orientale après la chute de Bachar al-Assad

Depuis la chute de Bachar al-Assad, la Turquie cherche à renforcer son influence en Syrie, suscitant l’inquiétude de la Grèce et de Chypre. Ankara cherche notamment à négocier la délimitation des zones maritimes en Méditerranée avec les nouvelles autorités de Damas.

EURACTIV.com
Erdoğan made statements
Depuis les premières heures du 8 décembre dernier, lorsque Bachar al-Assad a quitté Damas, un jeu géopolitique s’est mis en place. Les forces de l’ancien dirigeant ont été vaincues par le groupe militant islamiste Hayat Tahrir al-Sham (HTS), qui était soutenu par les forces turques. [Yavuz Ozden/ dia images via Getty Images]

Depuis la chute de Bachar al-Assad au début du mois, la Turquie cherche à renforcer son influence en Syrie, suscitant l’inquiétude de la Grèce et de Chypre. Ankara cherche notamment à négocier la délimitation des zones maritimes en Méditerranée avec les nouvelles autorités de Damas.

Avec la chute de Bachar al-Assad le 8 décembre dernier, un nouveau jeu géopolitique s’est enclenché en Syrie. Les forces de l’ancien régime ont été défaites par plusieurs milices, notamment le groupe militant islamiste Hayat Tahrir al-Sham (HTS), appuyé par la Turquie. Les nouveaux dirigeants syriens ne devraient sans doute pas oublier que le président turc Recep Tayyip Erdoğan a été l’un des premiers soutiens de l’opposition syrienne.

La Turquie n’a pas tardé à agir en envoyant un émissaire accompagné de hauts responsables pour engager des discussions sur divers dossiers, devenant ainsi le premier acteur à intervenir dans la Syrie post-Assad aux côtés du Qatar. Parmi les représentants turcs figuraient Hakan Fidan, ministre des Affaires étrangères, et Ibrahim Kalin, chef des services de renseignement.

Le 24 décembre, les médias ont rapporté qu’Ankara était en pourparlers avec Damas en vue de signer un accord délimitant les zones maritimes en Méditerranée, une région stratégique pour l’exploitation des ressources énergétiques.

« Nous allons conclure un accord de juridiction maritime avec l’administration syrienne […] nous travaillons sur un plan d’urgence qui inclut les services aériens, ferroviaires, routiers et de communication en Syrie », a déclaré le ministre turc des Transports Abdulkadir Uraloğlu.

La nouvelle a suscité de vives réactions en Grèce, étant donné qu’un accord similaire conclu entre la Turquie et la Libye en décembre 2019 ignorait l’existence de l’île de Crète.

L’UE avait alors qualifié l’accord d’« illégal » parce qu’il « portait atteinte aux droits souverains d’États tiers ». De son côté, la Grèce avait déclaré que la Turquie voulait créer un précédent juridique avec un protocole d’accord « illégal » au regard du droit international.

Dans le cas de ce nouvel accord Turquie-Syrie, Athènes et Nicosie craignent que les droits de souveraineté de Chypre soient affectés. Depuis l’invasion turque du nord de l’île en réponse à un coup d’État soutenu par la junte militaire grecque dans les années 1970, Ankara maintient son contrôle sur cette partie du territoire. Cette situation a fait de Chypre le seul État de l’Union européenne (UE) à rester divisé.

Le porte-parole du gouvernement chypriote, Konstantinos Letymbiotis, a déclaré dans un communiqué que toute intention de conclure un accord entre la Turquie et la Syrie devrait être « fondée sur le droit international, en particulier le droit international coutumier de la mer tel qu’il est reflété dans la CNUDM [Convention des Nations unies sur le droit de la mer], et devrait prendre en compte les droits de la République de Chypre dans la zone ».

La Turquie n’a pas ratifié la CNUDM et considère qu’elle n’est pas tenue d’en appliquer les dispositions, notamment celles qui accordent des zones maritimes aux îles.

Les accords maritimes entre la Turquie et la Syrie, comme ceux entre la Turquie et la Libye, sont d’une grande importance stratégique pour la région, d’autant plus que la Grèce et la Turquie n’ont pas pu conclure un accord similaire en raison de leurs profonds désaccords sur les frontières maritimes.

L’UE au courant

Des sources diplomatiques grecques ont expliqué cette semaine que les frontières de la région sont européennes et ont souligné que la question avait déjà été soulevée au niveau de l’UE dans une déclaration commune avec l’Autriche et Chypre.

Elles ont également noté que la Syrie est confrontée à une « situation transitoire » qui fait que personne n’est « légitime pour conclure un tel accord ».

Le gouvernement d’Athènes doit également faire face à la pression des partis d’opposition, qui demandent au parti de centre droit au pouvoir, Nouvelle Démocratie (Parti populaire européen), de pousser au niveau de l’UE pour des sanctions européennes contre la Turquie.

Le parti d’extrême droite Solution grecque (Conservateurs et Réformistes européens) — en hausse dans les sondages et récupérant les voix de la Nouvelle Démocratie — a déclaré qu’il avait mis en garde contre « les terroristes islamiques qui ont occupé la Syrie [et qui] sont entièrement contrôlés par la Turquie et que la Grèce devrait se battre pour leur non-reconnaissance de quelque manière que ce soit ».

L’évolution de la situation en Syrie et les ambitions de la Turquie dans la région ont pris Athènes de court, car les relations entre cette dernière et Ankara sont calmes depuis un certain temps.

En ce qui concerne la Syrie, l’UE a adopté une approche prudente qu’Athènes et n’a pas pris position sur l’influence croissante de la Turquie dans le pays.

Le 17 décembre, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, s’est rendue à Ankara, dans un contexte où l’immigration est une priorité pour l’UE. Après avoir reconnu l’aide de la Turquie dans l’accueil des réfugiés syriens, elle a promis de fournir à Ankara un milliard d’euros supplémentaires.

À Washington, Donald Trump, qui réintègrera la Maison-Blanche en janvier, n’a pas dévoilé ses cartes, mais a reconnu publiquement le rôle de la Turquie dans le renversement de Bachar al-Assad.

Une affaire d’oléoducs

La délimitation des zones maritimes en Méditerranée est étroitement liée à l’agenda énergétique de la région. Elle revêt une importance cruciale pour l’Europe qui recherche des alternatives au gaz russe.

Toutefois, les intérêts complexes des acteurs de la région — Grèce, Chypre, Turquie, Israël, Égypte — rendent l’équation difficile à résoudre.

En début de semaine, Reuters rapportait qu’une délégation du ministère turc de l’Énergie se rendrait « bientôt » en Syrie pour discuter d’une éventuelle coopération dans le domaine énergétique.

La Turquie fournit déjà de l’électricité à certaines parties du nord de la Syrie, que l’armée turque a envahies à quatre reprises depuis 2016.

Le 23 décembre, la Grèce et Israël ont signé un accord énergétique visant à créer un corridor d’électricité « verte » reliant Israël et l’UE, via la Grèce, et à accélérer le projet d’interconnexion électrique Grèce-Chypre-Israël.

Ce dernier a été retardé, car la section entre la Grèce et Chypre est dans l’impasse. Ce projet, considéré comme le « plus long » câble sous-marin à haute tension du monde, devrait relier les réseaux de transmission européens à Chypre et s’étendre ensuite à Israël. La Turquie, qui connaît des tensions croissantes avec Israël au sujet de Gaza, s’est opposée à ce projet.

Parallèlement à cela, les analystes grecs suggèrent que la Turquie cherche à accroître son influence géopolitique et à devenir la plaque tournante de l’énergie pour l’Europe.

Un ancien projet ambitieux de construction d’un gazoduc pour transporter le gaz naturel du Qatar vers l’Europe en passant par l’Arabie saoudite, la Jordanie, la Syrie et la Turquie a également refait surface.

Les médias grecs rapportent qu’un autre projet est de relier l’ouest de la Syrie au gazoduc arabe existant, qui relie la Syrie à la Jordanie et à l’Égypte et pourrait fournir à l’Europe du gaz naturel égyptien et israélien.

Toutefois, les analystes à Athènes estiment que Tel-Aviv ne laissera pas Ankara manipuler sa principale arme géopolitique.

Enfin, tous les projets énergétiques en cours de discussion seront affectés par l’attitude future de la Turquie à l’égard des Kurdes de Syrie, le président turc ayant menacé de procéder à une invasion totale — un scénario auquel Israël s’oppose.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]