Suspension des visas aux touristes russes : divisée, Bruxelles pourrait toutefois renforcer les règles de délivrance de visas
Les Russes doivent-ils être autorisés à continuer à voyager dans les États membres de l’UE compte tenu de la guerre en Ukraine ? Les ministres des Affaires étrangères de l’UE sont loin d’être unanimes sur la question.
Les Russes doivent-ils être autorisés à continuer à voyager dans les États membres de l’Union européenne compte tenu de la guerre menée par le Kremlin en Ukraine ? Les ministres des Affaires étrangères de l’UE sont loin d’être unanimes sur la question de l’interdiction des voyages au sein du bloc pour les Russes.
Selon des diplomates européens, les ministres des Affaires étrangères de l’UE, en réunion informelle à Prague mercredi (31 août), devraient accepter de suspendre l’accord visant à faciliter la délivrance des visas conclu avec Moscou et obliger les Russes à attendre plus longtemps et à payer davantage pour obtenir leur visa.
Toutefois, le bloc devrait rester divisé sur la question de l’interdiction pure et simple des touristes russes dans l’Union.
Les discussions portent sur les visas pour les séjours de courte durée, qui permettent de voyager jusqu’à 90 jours dans les 26 pays de l’espace Schengen, tandis que les États membres débattent de la manière dont ils peuvent garder leurs portes ouvertes pour les défenseurs des droits de l’homme, les dissidents et d’autres groupes.
Ces dernières semaines, les voisins immédiats de la Russie, à savoir l’Estonie, la Finlande, la Lettonie, la Lituanie et la Pologne, ont demandé à Bruxelles d’interdire les touristes russes dans l’espace Schengen, tandis que plusieurs d’entre eux ont unilatéralement suspendu la délivrance de visas pour la plupart des Russes.
Ils affirment que cette mesure doit être prise pour préserver la sécurité nationale et l’intégrité des sanctions européennes.
Dans le cadre des sanctions de l’UE, il n’y a pas de vols directs entre les aéroports russes et européens.
Or, selon les données de l’agence européenne des frontières, Frontex, depuis le début de la guerre en Ukraine et jusqu’au 22 août, 998 085 citoyens russes sont entrés légalement sur le territoire de l’Union européenne par des points de passage terrestres, principalement en Finlande et en Estonie.
La majorité des Russes entrés dans l’UE au cours de cette période détenaient des permis de séjour, des visas valides ou possédaient la double nationalité.
« Une telle situation constitue un contournement des sanctions sur les voyages aériens que l’UE a adoptées plus tôt au printemps — et nous devons combler cette faille dès maintenant », a confié la Première ministre estonienne Kaja Kallas lors d’un entretien accordé à EURACTIV la semaine dernière.
« Il n’y a pas de place pour le tourisme », a déclaré le ministre tchèque des Affaires étrangères, Jan Lipavsky, qui organise la réunion informelle de deux jours à Prague.
Le renforcement des restrictions concernant les visas « enverrait un signal à l’élite de Moscou et de Saint-Pétersbourg », a-t-il ajouté.
Outre les discussions sur une interdiction, les Tchèques ont également suggéré la suspension d’un accord de 2007 qui vise à faciliter les demandes de visa pour les touristes russes, ce qui alourdirait les procédures sur le plan administratif et les rendrait plus coûteuses pour les Russes souhaitant entrer dans l’Union européenne.
Le compromis potentiel en l’absence d’une interdiction des touristes russes pourrait également comporter des mesures visant à ralentir considérablement le traitement des demandes de visas par des formalités administratives supplémentaires ou une réduction du personnel dans les consulats européens en Russie, ont suggéré des diplomates européens.
Il s’agirait également d’envisager de rendre plus difficile l’octroi aux Russes de visas à entrées multiples ou de visas de cinq ans.
« Si les 27 États membres de l’UE ne parviennent pas à un accord, une solution régionale pour les pays les plus touchés par la venue de touristes russes pourrait être recherchée à l’avenir », a indiqué le ministre lituanien des Affaires étrangères, Gabrielius Landsbergis.
Toutefois, en privé, les diplomates européens de la région ont souligné qu’ils préféreraient une solution européenne équivalente à celle de la fermeture de l’espace aérien plus tôt en mars.
Interrogé par EURACTIV sur la faisabilité des propositions pour une solution européenne, le chef de la diplomatie de l’UE, Josep Borrell, a réaffirmé qu’« une interdiction complète pour tous les Russes à tout moment, pour n’importe quelle raison, n’est pas une bonne idée ».
« Couper nos relations avec l’ensemble de la population russe ne serait pas utile », a déclaré M. Borrell avant d’ajouter : « Nous devons réexaminer la manière dont certains Russes obtiennent des visas et cela doit être coordonné au niveau de l’UE pour garantir une approche coordonnée ».
Une opposition importante
Entre-temps, un certain nombre d’États membres, dont les grandes puissances européennes que sont l’Allemagne et la France, ainsi que la Hongrie, le Luxembourg et l’Autriche, ont soulevé des objections et fait pression contre une interdiction du tourisme russe.
Berlin et Paris ont insisté pour que les demandeurs de visas russes fassent l’objet de vérifications pour détecter d’éventuels risques de sécurité, mais ont conseillé à l’UE de laisser entrer les étudiants, les artistes et les universitaires, peut-on lire dans un document officieux diffusé avant la réunion.
« Nous ne devrions pas sous-estimer le pouvoir transformateur de l’expérience directe de la vie dans les systèmes démocratiques, en particulier pour les générations futures », ont-ils déclaré dans le document conjoint.
La ministre allemande des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, a expliqué aux journalistes qu’elle s’opposerait à l’interdiction, car « il est essentiel de ne pas punir les dissidents qui tentent de quitter la Russie ». La ministre française des Affaires étrangères, Catherine Colonna, s’est fait l’écho de cette position en déclarant qu’il était important de faire la distinction entre ceux qui sont responsables de la guerre et ceux qui ne le sont pas.
« Et nous… devons conserver nos liens avec ces derniers », a déclaré Mme Colonna, évoquant les artistes, étudiants et journalistes russes.
Le ministre hongrois des Affaires étrangères, Péter Szijjártó, dont le pays s’est opposé aux efforts visant à isoler Moscou en raison de l’invasion de l’Ukraine, s’est également prononcé contre une telle mesure.
« Je ne pense pas que l’interdiction de visa soit une décision appropriée dans les circonstances actuelles », a-t-il affirmé.
Le ministre autrichien des Affaires étrangères, Alexander Schallenberg, a déclaré : « L’UE ne doit pas porter un jugement catégorique sur 140 millions de personnes ».
La Grèce et Chypre se sont déjà prononcées très tôt contre cette mesure pour des raisons économiques.
Dans le même temps, le Kremlin a qualifié d’« irrationnelle » l’idée d’une interdiction des visas touristiques.
Décrivant les appels à une interdiction de visa comme un exemple de « l’agenda anti-russe » de l’Occident, le porte-parole du Kremlin, Dmitry Peskov, a déclaré : « Petit à petit, malheureusement, Bruxelles et les différentes capitales européennes font preuve d’un manque absolu de discernement ».