Stockages stratégiques de métaux critiques : l'impensé européen

La décision de la Chine vendredi (20 octobre) de limiter les exportations de graphite ouvre un nouveau débat autour de la création de stocks stratégiques de matières premières critiques. Un sujet dont l’UE peine à s’emparer.

Euractiv France
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« La question de l’utilisation des matières premières comme arme diplomatique et stratégique invite à reconsidérer la question des stocks stratégiques dans le contexte actuel », peut-on lire dans un rapport publié lundi (16 octobre) par l’IRIS, un think tank français. [SHUTTERSTOCK/Alexey Khrulev]

L’urgence de l’extraction et de la transformation des matières premières critiques sur le sol européen s’impose, alors que l’Europe cherche à réduire sa dépendance vis-à-vis de pays tiers, en premier lieu desquels la Chine, qui contrôle une large majorité des chaînes de valeur.

Les matières premières critiques (lithium, bismuth, nickel ou encore bauxite) sont nécessaires à toute transition écologique et numérique. On les retrouve dans les panneaux solaires, les éoliennes, les véhicules électriques et les batteries.

Au fur et à mesure que la course à la décarbonation progresse partout dans le monde — et ce pour des décennies à venir — la demande pour ces métaux ne cesse d’exploser. Un rapport de la Banque mondiale datant de 2020 prévoit que la demande en cobalt, en graphite et en lithium sera multipliée par six d’ici 2050.

L’Agence internationale de l’énergie (AIE), dans son rapport « Critical Minerals Market Review » de 2023 faisant un point sur le développement des marchés des métaux critiques, fait état d’un triplement de la demande en lithium entre 2017 et 2022. Au cours de la même période, la demande en cobalt a progressé de 70 % et celle en nickel de 40 %.

Toutefois, la plupart de ces matières premières sont produites en Chine, ou du moins elles y sont transformées, ce qui entraîne une forte dépendance européenne, au risque de créer de véritables ruptures de chaînes d’approvisionnement en cas de blocages à l’export.

«  Arme diplomatique et stratégique »

C’est précisément ce qui s’est passé vendredi, lorsque les autorités chinoises ont annoncé que de nouvelles limites seraient imposées aux exportations de graphite. En juillet, la même décision avait déjà été prise pour le germanium et le gallium, deux métaux figurant sur la liste des matières premières critiques de l’UE.

Consciente de cette nouvelle réalité géopolitique, la Commission européenne a proposé un règlement sur les matières premières critiques (Critical Raw Materials Act, CRMA) en mars, afin de fixer des objectifs de production, de raffinage et de recyclage européens.

Plus particulièrement, la législation aspire à limiter les importations en provenance d’un seul et même pays à 65 % pour chaque métal jugé critique. Une mesure qui, si la Commission ne la mentionne pas directement, semble faire référence à la Chine.

Pourtant, malgré ces initiatives législatives, une question semble ne pas avoir été abordée : la constitution de stocks stratégiques.

« La question de l’utilisation des matières premières comme arme diplomatique et stratégique invite à reconsidérer la question des stocks stratégiques dans le contexte actuel », peut-on lire dans un rapport publié lundi (16 octobre) par le groupe de réflexion français IRIS.

Il s’agit essentiellement de stocker des quantités de matières premières critiques prêtes à l’emploi, si certaines chaînes d’approvisionnement venaient à subir un choc. Les stocks assureraient alors le bon fonctionnement d’industries et activités essentielles.

« Le stockage stratégique est le seul moyen à court terme de gérer la stabilité des chaînes d’approvisionnements », explique à Euractiv Emmanuel Hache, directeur de recherche à l’IRIS et coauteur du rapport.

Il précise que l’approche européenne visant à développer ses propres chaînes d’approvisionnement — au cœur du CRMA — ne permet pas pour autant de répondre aux perturbations du court terme.

Fait notable, la constitution de stocks stratégiques était tout à fait courante dans plusieurs pays européens jusqu’au milieu des années 90, et elle existe encore et toujours aux États-Unis, au Japon et en Chine, entre autres.

En 1930, la Suède a été le premier pays européen à constituer des réserves en anticipation de conflits militaires. La France disposait également de son propre stock tout au long de la Seconde Guerre mondiale, puis tout au long de la reconstruction économique qui a suivi.

Il en va de même pour le Royaume-Uni et la Slovaquie, mais tous ont fini par laisser leurs réserves s’épuiser « une fois que les entreprises ont eu accès aux marchés mondiaux » dans les années 1980-1990, note le rapport.

« Une solution potentiellement intéressante »

Aujourd’hui, la création de stocks stratégiques peut redevenir « une solution potentiellement intéressante », explique Emmanuel Hache à Euractiv.

En 2022, un rapport du Parlement européen se penchait sur le besoin de constituer des « stocks d’urgence » de métaux critiques à travers l’UE. Il appelait alors la Commission à étudier les potentiels impacts d’un mécanisme dédié, une demande qu’il avait déjà exprimée… en 2011.

Pourtant, « une telle idée n’a pas été évaluée dans l’analyse d’impact du CRMA », nous confirme la commission. La proposition législative inclut seulement la possibilité pour les États membres d’informer la Commission de leur niveau de stocks stratégiques propres, afin de mieux appréhender les vulnérabilités européennes.

« Cela fait trois ans que nous aurions dû constituer ces stocks, lorsque les prix et la demande avaient dégringolé [au plus haut de la crise sanitaire de 2020] », soupire une source proche de ces dossiers, qui déplore le « manque d’ambition » européenne, malgré le CRMA.

« Il n’y a pas de réflexion au niveau européen. [Les responsables politiques] ne prennent pas le temps de se poser la question de ce qui est stratégique et ce qui ne l’est pas », ajoute-t-elle pour Euractiv.

Cela dit, la constitution de stocks n’est pas sans risque, et les limites sont nombreuses.

« Constituer des stocks peut créer des distorsions de marché », en particulier lorsque la production mondiale de certains métaux est faible , estime Raphaël Danino-Perraud, chercheur associé à l’IFRI, un groupe de réflexion spécialisé dans les relations internationales.

« Tout achat supplémentaire peut favoriser une hausse des prix et (1) : alourdir les coûts de constitution des stocks et (2) : constituer une source de volatilité sur les marchés », poursuit le rapport de l’IRIS.

Selon Emmnanuel Hache, l’urgence est avant tout à la « construction de scénarios technologiques ». « Il nous faut réfléchir à nos rapports à la technologie, afin d’être moins dans la réaction », conclut-il.

Un travail qui, aujourd’hui, est encore loin d’avoir abouti.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]