Stockage de l’eau pour l'agriculture : les limites du "modèle" espagnol
Alors que le stockage de l’eau cristallise les débats en France, les pro et anti-bassines regardent vers le sud de l’Europe, et surtout le "modèle" espagnol désormais remis en question.
Alors que le stockage de l’eau cristallise les débats en France, les pro et anti-bassines regardent vers le sud de l’Europe, et surtout le « modèle » espagnol désormais remis en question.
« La France ne capte que 1,7% de l’eau de pluie, l’Espagne en capte 20% », déclarait la présidente de la FNSEA Christiane Lambert en mai dernier sur France Inter, pour défendre l’installation des méga-bassines sur le sol français.
Car le projet de création de 16 réserves d’eau géantes dans les Deux-Sèvres, ayant donné lieu à une violente manifestation le 29 octobre dernier, s’inscrit dans un débat plus large, celui du stockage de l’eau pour l’irrigation des cultures.
Avec des sécheresses qui s’intensifient, des précipitations toujours plus irrégulières, de nombreux agriculteurs, soutenus par la FNSEA et le gouvernement, souhaitent avancer dans le sillage des pays méditerranéens, très en pointe dans le stockage de l’eau et l’irrigation des cultures.
L’Espagne, l’Italie, le Portugal ont appris à composer avec la sécheresse. Elle y a façonné l’agriculture. Ces pays se sont équipés, ont investi massivement ces dernières décennies pour développer leurs infrastructures. Aujourd’hui, l’Espagne capte jusqu’à 50 % des précipitations annuelles, et irrigue plus de 20 % de ses surfaces agricoles, contre plus ou moins 5 % en France pour les deux indicateurs.
Pour l’instant seul le sud de la France est très « arrosé » comme disent les professionnels. En particulier dans la région PACA (Provence-Alpes-Côte d’Azur). « 90 % de nos productions proviennent de surfaces irriguées », explique André Bernard à EURACTIV, responsable de la gestion de l’eau à la Chambre d’agriculture régionale PACA.
Pour l’agriculteur, avec un climat « de moins en moins propice » et « de plus en plus irrégulier », il faut impérativement faciliter l’accès à l’eau pour tous les agriculteurs français. Et pas seulement dans le Sud.
« Un degré c’est 500 mètres de latitude en plus. Vous aurez le climat de Toulouse à Rennes dans les 20 ou 30 ans qui viennent. Il y a des territoires qui vont être en état de stress hydrique », a répété le ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation Marc Fesneau ce dimanche (6 octobre) sur France Inter en se basant sur les données du GIEC.
Celui-ci a d’ailleurs indiqué vouloir installer davantage de bassines de stockage dans l’avenir pour intensifier l’irrigation.
.@MFesneau : "Oui", il va y avoir d'autres bassines "parce que le dérèglement climatique produit un dérèglement pluviométrique dont il va falloir prendre la charge" #QuestionsPol pic.twitter.com/Vdn116kyrw
— France Inter (@franceinter) November 6, 2022
Le « modèle » espagnol
L’Espagne a longtemps été vu comme un modèle de gestion de l’eau. Ces cinquante dernières années, plus d’un millier de grands barrages ont ainsi été aménagés dans le pays, le mieux doté au niveau européen.
Pour Joëlle Lallemand, Présidente de l’APIEEE (Association de Protection, d’Information et d’Études de l’Eau et de son Environnement) contacté par EURACTIV, l’Espagne nous montre aujourd’hui ce qu’il ne faut pas reproduire en France. « Ils ont parié sur les bassines, maintenant ils n’arrivent plus à les remplir à moitié. Ils ont asséché les sols », assène-t-elle.
Selon un document du collectif Bassine non merci, « Les bassines réalisées en Espagne ne se remplissent plus qu’au tiers ». « Ne refaisons pas les mêmes erreurs », avertissait le Porte-parole de la Confédération paysannesur Radio France.
Une étude espagnole menée sur les barrages et relayée par Reporterre, a également montré que les retenues d’eau pouvaient aggraver les sécheresses en aval des bassins-versants. Les scientifiques en appellent à tenir compte des impacts hydrologiques de l’irrigation intensive.
« L’Espagne est peut-être allée trop loin, reconnaît André Bernard. Mais nous avons de la marge. Nous sommes à la moitié la moyenne mondiale en termes d’irrigation. Il faut trouver un juste milieu. »
Des impacts qui se manifestent également en Californie ou en Australie, où près de 90 % des cultures sont irriguées, que ce soit par des bassines et autres retenues d’eau.
Pour Joëlle Lallemand, la France doit prendre un autre chemin : « On pense qu’il faut adapter l’eau à notre système, alors qu’il faut faire l’inverse. Je ne suis pas contre l’irrigation, mais il ne faut pas utiliser l’eau comme facteur de rendement pour cultiver du maïs qui sert à l’exportation des animaux. C’est comme si l’on envoyait notre eau par cargos. »
« Au même titre qu’on installe la fibre, il faut qu’on installe la sécurisation en eau », insiste de son côté André Bernard, qui compte également sur les progrès techniques de l’irrigation pour baisser la consommation d’eau (goutte-à-goutte, sondes capacitives qui mesurent l’humidité du sol, etc.).
« Les pays qui n’ont pas la chance d’avoir des précipitations comme en France s’en sortent quand même mieux que nous ! Aujourd’hui, nous achetons du foin en Espagne : c’est aberrant ! Il va falloir corriger le tir », assure-t-il.