Solidarité européenne : le projet de gazoduc MidCat cristallise les difficultés pour passer de la parole aux actes

Les interconnexions énergétiques sont plus que cruciales en ces temps de « solidarité européenne » forcée par la crise énergétique. Un projet illustre les difficultés : le gazoduc MidCat entre l’Espagne et la France, qui met dos à dos les plus grandes puissances économiques du continent.

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Les interconnexions énergétiques sont plus que cruciales en ces temps de « solidarité européenne » forcée par la crise énergétique. Un projet illustre les difficultés : le gazoduc MidCat entre l’Espagne et la France, qui met dos à dos les plus grandes puissances économiques du continent. [J.J GUILLEN / EPA - EFE]

Les interconnexions énergétiques sont plus que cruciales en ces temps de « solidarité européenne » forcée par la crise énergétique. Un projet illustre les difficultés : le gazoduc MidCat entre l’Espagne et la France, qui met dos à dos les plus grandes puissances économiques du continent.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, l’a pourtant martelé 11 fois lors de son discours attendu sur l’état de l’Union prononcé devant les parlementaires européens mercredi (14 septembre) : la « solidarité » entre les pays de l’UE est primordiale, tant pour les peuples de l’Union, que le salut des Ukrainiens.

Et face à l’insécurité que traverse le continent, la première des solidarités est énergétique. Tout un symbole quand il s’agit de surmonter la difficulté de passer de la parole aux actes, comme l’illustre les tensions sur la reprise du projet MidCat d’interconnexion gazière entre l’Espagne et la France, au point mort depuis 2019.

Le 5 septembre, le président de la République française a confié à la presse qu’ « il n’y a pas d’évidence de besoin » de relancer ce projet. Selon lui, la situation actuelle ne demandait pas un appel d’air dans les échanges gaziers entre la France et l’Espagne, dans la mesure où les deux gazoducs existants n’étaient utilisés qu’à 53 % de leurs capacités.

Dès lors, et selon Emmanuel Macron, quel intérêt pour la solidarité européenne d’entraîner la région pyrénéenne dans de lourds travaux pour sa santé environnementale si les effets ne répondent pas à l’urgence de la crise énergétique actuelle ?

Selon certains experts, la réalité donne raison à Emmanuel Macron, ne serait-ce que parce que depuis l’esquisse du projet il y a 22 ans, son ampleur a bien rapetissé, avant de ne constituer qu’une interconnexion mineure entre deux villes proches de terminaux de regazéification.

Qu’en outre, l’Europe importe de plus en plus de gaz naturel liquéfié pour contrer la baisse des importations par gazoducs russes et développe à cet effet 10 projets de terminaux méthaniers supplémentaires, dont cinq en Allemagne.

L’hypocrisie allemande

Pourtant, dès le 11 août, le chancelier Olaf Scholz scandait que le projet manquait « dramatiquement » à l’Europe. Mais dans le même temps, le pays confirme la fermeture de ses dernières centrales nucléaires, alors même que l’urgence commanderait leur maintien. 

Cette hypocrisie a agacé les décideurs de toute l’Europe, au point que Take Aanstoot du parti suédois des Verts, a déclaré sur Twitter que «  si l’Allemagne ne [prenait] aucune responsabilité pour sa sécurité énergétique, [il] proposerai à [son] gouvernement de couper le câble [électrique] de la Baltique »

Dès lors, le président français s’est dit non-convaincu des arguments du chef du gouvernement allemands, mais prompts au dialogue avec ses partenaires européens si ces derniers démontraient l’utilité du projet MidCat.

L’Espagne et la France entament des pourparlers

Suite à ces prises de positions, les ministres de l’Énergie espagnole, Teresa Ribera, et française, Agnès Pannier-Runacher, ont profité du Conseil extraordinaire des ministres de l’Énergie européen organisé vendredi dernier (9 septembre) pour discuter de la création d’un groupe d’experts qui serait chargé de déterminer l’utilité du projet pour l’hiver 2023-2024.

Avant cela, Teresa Ribera a répété à maintes reprises que ce projet pouvait se concrétiser en moins d’une année, enjoignant la France à « réfléchir à la manière d’aider les autres » lors d’un entretien à la radio espagnole Onda Cero. De son côté, le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, multiplie depuis quelques semaines les discussions avec le chancelier allemand.

D’ailleurs, si jamais MidCat ne parvenait pas à réémerger, Espagnols et Allemands ont un plan B : détourner l’hexagone par un nouveau gazoduc sub-méditérranéen vers l’Italie, de Barcelone à Livourne.

En outre, les défenseurs du projet ont bien tenté d’en appeler aux autorités européennes pour faire avancer le dossier et financer les deux milliards d’euros nécessaires, mais la Commission européenne a botté en touche.

Interrogé à ce sujet, Tim McPhie, le porte-parole énergie et climat de la Commission, avait rappelé en conférence de presse que le projet n’était plus considéré comme un projet d’intérêt commun (PCI) européen, et que même s’il l’était de nouveau « les infrastructures liées aux combustibles fossiles [n’avait] plus droit à un financement, mais l’hydrogène oui ».

Cheval de Troie pour l’hydrogène

Justement. Si l’on en croit les autorités espagnoles, le projet MidCat n’est pas qu’un projet gazier, puisque c’est aussi un « cheval de Troie » pour la stratégie hydrogène de l’Union européenne. « Et ce n’est pas quelque chose que nous avons inventé, mais plutôt ce que dit le plan RepowerEU », a défendu le PDG d’Enagás, Arturo Gonzalo Aizpiri, lors du 7ème Forum européen de l’énergie organisé par le média espagnol El Economista.

Sans même aborder le sujet de l’hydrogène, l’Espagne a tout intérêt à motiver la reprise de ce projet. Avec ses six terminaux, le pays dispose d’une capacité d’importation de gaz naturel liquéfié 12 fois supérieur à sa capacité d’exportation, ce que pourrait diviser par deux le projet MidCat.

Le problème est sensiblement le même pour le Portugal qui, par la voix de son Premier ministre, accorde au projet un caractère « indispensable ».

L’Espagne cherche donc à rentabiliser ses investissements et fait saliver, pour cela, sa relation privilégiée avec les autorités maghrébines, grandes pourvoyeuses de ressources pour l’Europe.

Côté allemand, ce projet relève de la vigueur de leur diplomatie, feignant que, malgré leur stratégie intérieure, si la première économie de l’UE risque la pénurie, toute l’Europe pourrait s’effondrer.

La France, prise en étau, tente de résister à la facilité, s’interrogeant sur la viabilité d’un tel projet sur le long terme, alors que l’Europe souhaite sortir des énergies fossiles.

Ce projet reflète donc les divisions qui s’opèrent lorsqu’il s’agit de passer de la parole aux actes de solidarité. À l’adresse d’une France bornée, d’une Espagne opportuniste et d’une Allemagne orgueilleuse, le président du Parti populaire européen (droit – PPE), Manfred Weber, a répondu au micro d’EURACTIV, au sortir du discours sur l’état de l’Union, que « nous avons besoin, maintenant, de leadership ».

Qu’en clair, les querelles de voisinages ne doivent pas faire oublier qu’en temps de crises, la symbolique des mesures compte tout autant que leur pragmatisme.