Sécheresse : l’Europe divisée sur les promesses des "nouveaux OGM"

Dans le cadre de la révision de la legislation sur les OGM qui sera proposée par la Commission dans quelques mois, les techniques d'édition du génome (NBT) pourraient être autorisées dans l'Union, en particulier pour adapter les cultures à l'évolution du climat. Mais rien n'est encore garanti.

Euractiv France
Wheat,Crops,Suffer,As,Drought,Continues.,Wheat,Field,With,Very
Wheat,Crops,Suffer,As,Drought,Continues.,Wheat,Field,With,Very [Jasper Suijten / Shutterstock]

Dans le cadre de la révision de la législation sur les OGM qui sera proposée par la Commission dans quelques mois, les techniques d’édition du génome (NBT) pourraient être autorisées dans l’Union, en particulier pour adapter les cultures à l’évolution du climat. Mais rien n’est encore garanti.

Après l’Argentine, le Brésil est le deuxième pays au monde à avoir autorisé la commercialisation d’un blé transgénique, la variété HB4. Sa particularité : être résistante à la sécheresse.

Le blé HB4 est sorti d’un consortium, Trigall Genetics, porté par l’entreprise argentine Bioceres, mais aussi par le géant français des semences Florimond Desprez.

Cette céréale « permettra d’augmenter le rendement plancher dans les zones où la culture du blé n’est pas suffisamment rentable en raison de la salinité du sol ou des déficits en eau fréquents », avait déclaré le directeur de la stratégie de Bioceres, en 2013, au moment de la mise au point de la semence.

Cette innovation tombe à point nommé alors que l’Amérique du Sud a vu ses rendements de blé chuter suite aux graves pénuries d’eau depuis plus d’un an. 

En Europe, la culture des OGM reste extrêmement contrôlée et quasi inexistante. Pour autant, de nombreux OGM sont autorisés à l’importation par l’UE, pour la nourriture animale principalement (soja, maïs).

Des OGM aux NBT

Si quelques voix s’élèvent pour réclamer la mise au point d’OGM en Europe, le débat porte surtout dorénavant sur les nouvelles techniques de sélection variétale, appelées NBT (new breeding techniques, ou nouvelles techniques de sélection).

La différence avec les OGM ? Contrairement à ces derniers, produits par « transgenèse », ou insertion d’un gène d’une autre espèce dans un génome, les NBT s’appuient sur des techniques d’édition du génome, très précises, notamment par le biais d’un ciseau moléculaire (Cripr CAS 9).

À la différence des autres techniques de sélections variétales comme les croisements, ces biotechnologies sont pour l’instant interdites en Europe, depuis que la Cour européenne de justice (CJUE) a tranché en 2018, au nom du principe de précaution, en soumettant les NBT à la Directive européenne de 2001 sur les OGM (2001/18/CE).

« Pour nous les NBT ne sont pas des OGM, il y a une différence entre le fait d’intégrer un gène d’une autre espèce et provoquer des mutations de façon très précise, mutations qui pourraient se produire dans la nature, avec des délais plus courts », explique à EURACTIV Rachel Blumel, directrice générale de l’Union française des semenciers, qui dénonce cet amalgame juridique.

Une « boîte à outils »

Depuis la guerre en Ukraine, l’envolée des prix des céréales et surtout le réchauffement climatique, le débat autour de la sélection génétique est reparti de plus belle. Pour leurs partisans, les NBT pourront accélérer la mise au point de variétés de plantes mieux adaptées à la sécheresse.

« S’il n’y avait pas eu d’amélioration génétique depuis les années 2000, la production européenne aurait été 20 % plus faible en 2020. Dans le contexte actuel, plus nos outils seront précis, plus nous pourrons aller vite dans la mise sur le marché de nouvelles variétés », confie Rachel Blumel, en se basant sur une réalisée par l’institut de recherche HFFA Research.

Si le semencier américain Pioneer Hi-Bred est déjà parvenu à développer un maïs (ARGOS8) avec les NBT, lequel fait preuve d’une certaine tolérance au stress hydrique, le gène de la résistance à la sécheresse se fait toujours attendre.

« La plante “climate ready” ou « résistante au stress hydrique » est extrêmement compliquée à obtenir, car il ne s’agit pas de modification monogénique [qui ne concerne qu’un seul gène] », admet Christophe Noisette, fondateur d’Inf’OGM. Pour lui, tout miser sur les NBT au détriment de l’agronomie conduit à une impasse.

« Entre les résultats obtenus en labo ou en serre et la réalité dans les champs, la différence est souvent notoire. Cela peut fonctionner sur un temps court, mais pour s’adapter à son environnement, la plante a besoin de temps, elle doit évoluer avec son territoire, son terroir », explique-t-il.

Il ne faudrait pas non plus y voir, selon Christophe Noisette et la plupart des opposants au NBT, une opposition systématique à tous les modes de sélection variétale. Ils ont d’ailleurs plutôt applaudi la récente création du blé Jabal, une variété résistante à la sécheresse obtenue à partir de simples croisements conventionnels avec une variété de blé originaire des régions arides de Syrie.

Quant à l’argument selon lequel les NBT — ou les OGM — feraient gagner du temps au développement de nouvelles variétés, Christophe Noisette le rejette en bloc : « Cela fait 10 ans que le Ghana travaille sur un niébé OGM, mais les semences ne seront sans doute pas disponibles pour les agriculteurs avant 2024/2025 si on en croit ses promoteurs. Le temps gagné avec cette technique est marginal ».

« Il n’y a pas de promesses autour des NBT, ce n’est pas une baguette magique. C’est comme si l’on enrichissait une boîte à outils, avec un tournevis, une scie en plus. Raison pour laquelle nous avons surtout besoin d’une dynamique de recherche encadrée », insiste de son côté la directrice des semenciers français.

Vers un assouplissement de la réglementation en UE ?

Aujourd’hui, les gros semenciers, avec l’appui du gouvernement français, poussent l’UE à sortir les NBT du cadre réglementaire des OGM dans lequel ils sont enfermés depuis 2001.

En septembre dernier, les ministres de l’Agriculture des 27 États membres ont exhorté la Commission à accélérer la révision de ce cadre réglementaire. Peu de temps après, l’exécutif européen s’est engagé à soumettre, au deuxième trimestre de 2023, une proposition visant à assouplir la réglementation.

Tout semble donc indiquer que nous nous dirigeons vers une autorisation des NBT en Europe. D’autant plus que, récemment, Banque européenne d’investissement (BEI) a octroyé une aide de 40 millions d’euros au groupe Florimond Desprez pour financer la recherche de variétés adaptées au changement climatique.

Mais la messe n’est pas dite. Selon Christophe Noisette, « le nombre d’États membres qui soutiennent la Commission s’est réduit récemment, même l’Allemagne, après avoir été un fervent soutien de la technologie, fait marche arrière. »

En effet, depuis 2021, la coalition au pouvoir outre-Rhin (Sociaux-démocrates, Verts et Libéraux) se montre plus nuancée sur la question que les gouvernements qui l’ont précédée. En allant jusqu’à s’y opposer, à l’image de la ministre allemande de l’Environnement, Steffi Lemke, lorsqu’elle expliquait en janvier dernier, dans un discours que « les efforts de la Commission européenne visant à supprimer l’évaluation des risques pour les plantes produites à l’aide de nouvelles techniques génétiques ne montrent malheureusement pas la bonne voie. »

Si la France, l’Espagne ou l’Italie sont résolument du côté des NBT, cette incertitude allemande risque de compliquer la chose lorsque les États devront se prononcer sur la proposition de la Commission dans le cadre d’un trilogue européen.

« En Allemagne et en Autriche, la grande distribution est plutôt réticente. En France, Picard s’est déjà positionné contre, et d’autres devraient suivre », ajoute Christophe Noisette.

Aujourd’hui l’Argentine, mais aussi les États-Unis ou le Japon développent et commercialisent des produits issus des NBT. « Ces nouvelles techniques font l’objet de réglementations dans le monde entier dans tous les continents, sauf en Europe », regrette Rachel Blumel.

Au Royaume-Uni, la Chambre des communes vient de voter, après la Chambre des Lords, l’assouplissement de sa propre réglementation.

« Si l’Europe ne permet pas d’avoir accès à ces outils, à des solutions pour répondre aux contraintes comme celles qui sont imposées par le climat, nous risquons d’importer davantage au détriment de la souveraineté alimentaire », insiste Mme Blumel, en rappelant que la génétique, avec le numérique et la robotique, fait partie des moyens promus par le Pacte vert pour l’Europe.

Selon la consultation publique lancée par la Commission européenne l’année dernière, relative aux nouvelles techniques de génomique, 79 % des répondants européens considèrent que le cadre législatif des OGM n’est pas adapté aux nouvelles techniques d’édition génomique (NBT).

L’Europe mettra-t-elle au point un futur blé résistant à la sécheresse grâce aux NBT ? Réponse en juin prochain, avec la proposition de la Commission européenne.