Réduire les pesticides en maintenant les résultats économiques : la protection intégrée peine à s’imposer en France
Promue par l’UE et les autorités françaises, la protection intégrée ou IPM (Integrated Pest Management), peine à s’imposer en France malgré des bénéfices avérés pour les agriculteurs et l’environnement.
Promue par l’UE et les autorités françaises, la protection intégrée ou IPM (Integrated Pest Management), peine à s’imposer en France malgré des bénéfices avérés pour les agriculteurs et l’environnement.
Lutter contre les ravageurs avec peu ou pas de pesticides : ce casse-tête ne date pas d’hier. Dès les années 1960, les agronomes ont conceptualisé la protection intégrée ou IPM (Integrated Pest Management). L’idée ? Mobiliser des processus naturels de régulation des bioagresseurs, avec un recours réduit aux intrants.
À partir des années 2010, quelques agriculteurs ont adopté cette démarche, sans pour autant se conformer au cahier des charges du bio. C’est le cas du réseau DEPHY, qui regroupe aujourd’hui 3000 fermes de toutes les filières, en grandes cultures, polyculture élevage, viticulture, arboriculture et productions légumières.
Leur objectif : parvenir à une diminution par deux des produits phytosanitaires, ambition française fixée dans le cadre du Grenelle de l’environnement en 2007, et repris depuis par les différents plans Ecophyto du gouvernement français.
Rotations des cultures, réduction de la densité des céréales, substituts aux pesticides chimiques parfois empruntés au bio : les stratégies, très variées, nécessitent ingéniosité et prise en compte de l’écosystème dans son entièreté.
« Pour être efficaces, différentes techniques sont combinées. Les produits phytosanitaires doivent être l’ultime recours, seulement après avoir tout exploré », explique à EURACTIV Bertrand Omon, agronome à la Chambre d’Agriculture de Normandie et encadrant d’un groupe d’une dizaine d’agriculteurs du réseau DEPHY.
Pour ses défenseurs, l’approche permet d’être plus inclusif qu’en agriculture biologique, tout en garantissant des baisses significatives d’usage des produits phytosanitaires, contrairement aux pratiques actuellement promues telles que le label Haute valeur environnementale (HVE), l’agriculture de conservation, ou de précision.
Après 15 ans de suivi des fermes DEPHY en Normandie, celles-ci présentent des indicateurs de biodiversité, de santé humaine positifs avec une consommation d’intrants nettement plus faible, assure Bertrand Omon. En 2010, 12 exploitations sur 12 parvenaient à diviser par deux les pesticides ; 11 sur 13 aujourd’hui.
À l’échelle nationale, sur 694 systèmes, l’Indicateur de Fréquence de Traitement (IFT) des fermes du réseau DEPHY a diminué de 19 % en grandes cultures entre 2017 et 2019.
Taxer les pesticides pour financer des alternatives plus durables ?
L’eurodéputée écologiste Sarah Weiner, en charge des plans de l’UE visant à réduire l’utilisation et…
6 minutes
Une conception qui peine à s’imposer
Pour autant, ces pratiques ne courent pas les champs. Si un net recul des ventes de produits phytosanitaires a été constaté en 2019, elles ont rebondi de 23 % en 2020. « Sur les 10 dernières années, [elles] sont restées à des niveaux élevés », reconnaît le gouvernement.
Dès 2008, le plan Ecophyto ambitionnait une réduction par deux dans les dix ans. Avant de reporter l’échéance à 2025 dans le cadre d’Ecophyto II, puis II +. Or, pour y parvenir, l’État entend « renforcer la diffusion des principes de protection intégrée des cultures ».
Mais pour François Veillerette, porte-parole de l’ONG Générations futures, « l’État ne propose pas de leviers » pour généraliser l’IPM, « à part peut-être la redevance sur les pollutions diffuses, mais cela reste peu dissuasif ».
Cette redevance pour pollution diffuse (RPD), modulée selon le niveau de toxicité et de dangerosité des substances utilisées, a été mise en place pour pousser les exploitants à utiliser des produits moins polluants, à supprimer ou réduire leur usage en mettant en œuvre des pratiques plus respectueuses de l’environnement.
En 2020, la Cour des comptes a épinglé le gouvernement sur l’échec de la stratégie française. Rappelant que cette dernière s’était engagée à « encourager le recours à la lutte intégrée contre les ennemis des cultures et à des méthodes ou techniques de substitution », son constat est tranchant : « Dix ans après, les objectifs fixés ne sont pas atteints ».
Idem à l’échelle européenne. Bien que l’application des principes de l’IPM soit déjà prévue par la directive européenne de 2009 sur l’utilisation des pesticides, les initiatives en la matière tardent à se concrétiser et les mesures de soutien font largement défaut, selon la Cour des comptes européenne. En février 2020, cette dernière a conclu que peu de progrès avaient été réalisés pour calculer et réduire les risques qui y sont liés.
Une récente étude menée par le Cirad et l’INRA explique cet échec du concept d’IPM, par une trop grande pluralité de définitions et l’absence de termes clairs. En analysant 400 études portant sur la protection intégrée, les scientifiques observent que cette superposition de techniques chimiques, culturales, biologiques peut conduire à des stratégies « contradictoires ».
Ils appellent ainsi à écarter ce concept « ancien » pour le remplacer par l’agroécologie, afin de « remettre les principes de l’écologie au cœur de la protection des cultures ».
Pour Bertrand Omon au contraire, l’arrivée de l’agroécologie, concept « inspirant », n’a pas facilité les choses : cela s’est aussi traduit par un relâchement vis-à-vis de « concepts agronomiques éprouvés » et de « résultats tangibles à atteindre ». « Chacun y a fait son marché et tous se revendiquent de cette agroécologie », constate l’agronome.
Des pratiques rentables
Un argument de poids en faveur de la protection intégrée : l’économie. Selon un rapport détaillé de l’INRA (ex-INRAE) rédigé en 2009 pour le compte d’Ecophyto, ces pratiques diminuent certes les rendements, mais pas la rentabilité de l’exploitation. Elles augmentent même la plupart du temps. L’explication ? Les charges, qui se réduisent du fait de la baisse des pesticides, se répercutent sur les marges.
« Il n’y a pas de perte de marge », confirme Bertranb Omon après 15 ans de suivis de cultures dans l’Eure.
Pourtant, malgré les réussites locales, les initiatives du réseau DEPHY ont du mal à percer le plafond de verre de la « massification ».
Pour les spécialistes de la question, la mise sous le tapis de la lutte intégrée arrange bien les tenants de l’agriculture productiviste. De plus, la valorisation du bio permet de ne pas remettre en cause le « socle large » de production conventionnelle.
Dans un rapport très sévère sur Ecophyto, trois agences — le Conseil général de l’agriculture, de l’alimentation et des espaces ruraux, le Conseil général de l’environnement et du développement durable et l’Inspection générale des finances — notent que de nombreux agriculteurs engagés dans les fermes DEPHY, « les plus volontaires », n’ont pas réussi à atteindre l’objectif de réduction des IFT de 50 %.
Le rapport propose différents leviers pour parvenir à ces réductions comme le renforcement des labels (Bio, HVE), le relèvement du taux moyen de la redevance pour pollution diffuse (RPD) ou encore une plus grande contribution de la PAC dans ces objectifs.
Bertrand Omon reconnaît les difficultés de généralisation de la protection intégrée. Selon lui, il est de plus en plus difficile pour les agriculteurs de se maintenir dans ce système qui continue à encourager malgré tout l’usage des pesticides : « Ils tiennent pour des raisons sociales, d’engagement personnel, de relation avec le groupe mais c’est très dur de s’opposer à l’air du temps, à une norme socioprofessionnelle dominante ».
« Ils se voient comme de tout petits îlots au milieu d’un océan. Cela demande beaucoup d’énergie », conclut-il.