Réduire les pesticides en agriculture conventionnelle est possible, selon une vaste enquête européenne
Dans le cadre du projet IPMWORKS, un réseau d’agriculteurs européens a démontré qu’il était possible de réduire les pesticides en appliquant la méthode de lutte intégrée (IPM), tout en maintenant la rentabilité économique de l'exploitation.
Dans le cadre du projet IPMWORKS, un réseau d’agriculteurs européens a démontré qu’il était possible de réduire les pesticides en appliquant la méthode de lutte intégrée (IPM), tout en maintenant la rentabilité économique de l’exploitation.
Alors que les discussions s’intensifient sur le projet de règlement européen sur la réduction des pesticides (SUR), les représentants du projet IPMWORKS étaient invités à témoigner au Parlement européen, mardi 23 mai, lors d’une audition publique.
Financé par le programme Horizon 2020 de l’Union européenne, ce projet rassemble 22 groupes d’une dizaine d’agriculteurs répartis dans 16 pays de l’UE pour mettre à l’épreuve la méthode de protection intégrée des cultures ou IPM (Integrated Pest Management) à grande échelle.
Le principe de l’IPM est de mobiliser différentes techniques et processus naturels afin de diminuer drastiquement l’usage des produits phytosanitaires. Cela consiste, par exemple, à modifier la densité des cultures, faire des rotations, mais aussi trouver des substituts comme l’utilisation de prédateurs naturels pour lutter contre les ravageurs.
Contrairement au cahier des charges du bio, les pesticides ne sont pas interdits dans l’IPM, mais doivent rester l’ultime recours.
« Depuis deux ans, nous collectons des données dans les fermes pour démontrer qu’il est possible de se passer des pesticides, tout en maintenant l’activité économique », explique à EURACTIV Nicolas Munier-Jolain, chercheur à l’INRAE et coordinateur d’IPMWORKS.
Pour former ses groupes d’agriculteurs, IPMWORKS s’est reposé sur des réseaux déjà existants dans certains pays, comme les fermes DEPHY en France, rassemblant plus de 2000 agriculteurs sur l’ensemble du territoire métropolitain, mais aussi le réseau allemand (DIPS), hollandais (GROEN), britannique (LEAF) ou encore suisse (PESTIRED).
Rentabilité équivalente
Entre 2020 et 2022, les agriculteurs ont ainsi transmis différentes données sur leurs pratiques et les méthodes appliquées, avant une autoévaluation finale.
Invité à témoigner devant les eurodéputés, Bruno Neves, cultivateur de légumes au Portugal, a présenté ses propres résultats après plusieurs années d’IPM. Grâce à des investissements techniques (contrôle des eaux), et des méthodes de lutte biologique contre les ravageurs (guêpes, bourdons), il a pu réduire les pesticides de 75 %.
« Il faut se concentrer sur les écosystèmes vivants, essayer de les comprendre, pour savoir comment ils peuvent nous aider », souligne l’exploitant, insistant sur la nécessité d’une forte « connaissance » et « expérience » du caractère « dynamique de la production ».
Même constat plus au nord, en Belgique, près de Bruges. Mathias Jonckheere, producteur de fraises sous serres, est parvenu, en combinant variétés résistantes aux maladies, contrôle des températures fines sous serres, et prédateurs naturels, à réduire les pesticides de 95 %, et les fongicides de 50 %, le tout en l’espace de cinq ans.
« Ceux qui utilisent le moins de pesticides reconnaissent avoir une rentabilité équivalente, et une maîtrise des maladies meilleure que leurs voisins en conventionnel », note Nicolas Munier-Jolain, en s’appuyant sur les témoigages reçus depuis 2020.
Difficultés
Malgré ces résultats impressionnants, les agriculteurs n’éludent en rien les difficultés. « Il faut faire de l’agriculture durable, tout en faisant face aux exigences du marché », prévient Bruno Neves qui continue à fournir les supermarchés. « Si un prédateur n’est pas efficace, on essaye autre chose. Il faut s’adapter en permanence. Et évidemment il y a des années plus difficiles que d’autres », ajoute Mathias Jonckheere, en charge de plusieurs hectares de fraises.
Selon Nicolas Munier-Jolain, réduire à ce point les traitements reste un défi, car cela nécessite un remaniement important des cultures et de la gestion des ravageurs.
De fait, l’IMP est une pratique encore marginale en Europe. Preuve en est la consommation de pesticides qui peine à baisser dans l’UE. En France, après un net recul en 2019, les ventes de produits phytosanitaires ont rebondi de 23 % en 2020.
« Les produits chimiques sont encore trop bon marché. Pulvériser avec un produit chimique coûte 15 euros à l’hectare, alors qu’avec l’IPM les coûts s’envolent », réagit l’eurodéputé allemand Martin Häusling (Verts/ALE), qui demande « d’imposer l’IPM » aux agriculteurs.
Une autre remarque récurrente porte sur l’influence des conseillers agricoles, liés aux firmes de l’agrochimie, qui imposent des pressions commerciales et entravent la propagation des informations sur ces pratiques peu connues.
L’IPM est pourtant inscrit dans la directive de 2009 concernant la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques, et même imposé – théoriquement – depuis 2014. De grands principes y sont définis, mais les consignes restent encore trop floues, selon de nombreux parlementaires.
« Nous avons besoin d’exigences minimales comme pour l’agriculture biologique, pour les pratiques IPM et leurs produits. Il faut que les consommateurs s’y retrouvent également », souligne l’eurodéputé italien Herbert Dorfmann (PPE).
« Pestici-Score »
Valoriser les produits issus de l’IPM, imposer certaines normes contraignantes dans les pratiques : la Commission européenne doit avancer sur ces sujets dans le cadre de la révision du règlement sur les pesticides, prévue pour 2024, après de multiples reports. Celui-ci vise à réduire de moitié l’utilisation et les risques liés aux à ces produits d’ici 2030.
Nicolas Munier-Jolain pousse aussi pour la création d’un label « Pestici-Score » sur le modèle du Nutri-Score, qui noterait chaque produit en fonction de sa teneur en pesticides.
Le projet IPMWORKS démarre actuellement une nouvelle enquête qui apportera des résultats précis sur la baisse de consommation des pesticides dans chacune des exploitations du réseau, en s’appuyant sur des indicateurs déjà éprouvés (IFT, HRI). Les résultats sont attendus pour début 2024.