Lassés de la paix
Dans l'édition de mardi : allègement des sanctions contre la Bretagne, agriculteurs, Davos, censure, cybersécurité
Les agriculteurs devraient descendre aujourd’hui avec leurs tracteurs devant le Parlement européen à Strasbourg, ce qui a déclenché une alerte de sécurité interne avertissant le personnel d’une « manifestation de grande ampleur » qui se poursuivra jusqu’à mercredi après-midi, date à laquelle les députés européens doivent se prononcer sur le renvoi de l’accord commercial avec le Mercosur devant la plus haute juridiction de l’UE.
Bruxelles a mené une campagne agressive en faveur de cet accord et, face aux menaces tarifaires de Donald Trump, la pression sur les législateurs pour qu’ils le soutiennent s’est intensifiée. Mais la fierté s’arrête là : la note de sécurité conseille au personnel de ne pas porter leur badge devant les manifestants.
Vous lisez le Rapporteur de mardi. Ici Eddy Wax à Strasbourg, avec Nicoletta Ionta à Bruxelles. Envoyez-nous un e-mail à [email protected] et [email protected] pour nous faire part de vos informations, documents et idées d’articles.
À savoir :
🟢 Les menaces du Groenland dépriment tout le monde
🟢 Thierry Breton obtient un allègement des sanctions de l’UE
🟢 Les motions de censure ne sont plus à la mode
Bruxelles en un coup d’oeil
L’ambiance parmi les hauts diplomates à Bruxelles est morose. La Commission est passée à ce qu’un fonctionnaire a qualifié de « mode crise », car l’appétit vorace de Donald Trump pour le Groenland effraie même les membres les plus imperturbables de la machine européenne.
S’exprimant avant son discours à Davos à 10h45 aujourd’hui, Ursula von der Leyen a rappelé aux législateurs démocrates et républicains lors d’une réunion lundi la nécessité de « respecter sans équivoque » la souveraineté du Groenland. Ses remarques interviennent alors que l’appareil de l’UE est passé en mode de désescalade frénétique, craignant une guerre commerciale, voire pire. Le test immédiat sera de voir si Mme von der Leyen, ou d’autres dirigeants européens, parviendront à calmer M. Trump lors des réunions qui se tiendront aujourd’hui et mercredi à Davos.
Jusqu’à présent, la réponse de l’UE a été largement procédurale plutôt que musclée : appels téléphoniques, invocations du droit international et série de réunions. Le Conseil européen se réunira jeudi soir pour un dîner, au cours duquel il devrait également discuter du nouveau « Conseil de paix » de Trump pour le Moyen-Orient, suivi vendredi matin d’une réunion spéciale du « Security College » des 27 commissaires de l’Union. Cette session devrait aborder la mystérieuse « stratégie de sécurité » de von der Leyen.
Comme l’écrit aujourd’hui ma collègue Aurélie Pugnet dans son article acerbe, cette stratégie viendra s’ajouter à une liste déjà longue – une boussole, une feuille de route, un livre blanc et une doctrine – illustrant ce que les critiques considèrent comme le réflexe de Bruxelles de produire de nouveaux documents plutôt que de faire avancer les plans existants.
Il serait peut-être prématuré d’attendre des dirigeants qu’ils se mettent d’accord sur une ligne de conduite claire lors du dîner de jeudi. Un diplomate m’a confié qu’il s’agirait principalement d’un exercice visant à sonder l’opinion générale. L’absence de consensus était évidente lundi, lorsque la France et l’Allemagne ont brièvement semblé s’accorder sur le déploiement de l’instrument anti-coercition de l’UE avant de diverger à nouveau après que Friedrich Merz ait contredit son ministre des Finances en adoptant une ligne beaucoup plus prudente. M. Merz a déclaré que Paris et Berlin se coordonneraient avant leur festin bruxellois.
Plus généralement, les appels de la France en faveur du « bazooka commercial » – déjà utilisé contre la Chine l’année dernière – ont été noyés dans une cacophonie d’appels à la « retenue » lancés notamment par la Commission européenne et l’Italie.
Paris, cependant, met en œuvre sa propre stratégie musclée. À un moment où les tensions transatlantiques sont à leur plus haut niveau depuis des décennies, voire depuis toujours, Macron a fait l’impensable : il a refusé de rejoindre le Conseil de paix pour le Moyen-Orient de Trump, en arguant que cela allait à l’encontre du rôle du Conseil de sécurité des Nations unies.
Parmi les autres invités figurent Alexandre Loukachenko et Vladimir Poutine. Cette liste reflète peut-être l’aveu de Trump lui-même, dans un SMS largement relayé par les médias adressé au Premier ministre norvégien, selon lequel il ne pense plus uniquement en termes de paix. Von der Leyen, elle-même invitée à participer après avoir fait pression sur la Commission, est désormais confrontée à une décision très délicate : rejoindre ou non un « conseil de paix » qui comprend des dictateurs. Macron doit s’adresser à la foule de Davos aujourd’hui à 14 heures.
Pour l’instant, les dirigeants européens semblent vouloir gagner du temps au Forum économique mondial, dans l’espoir que la retenue plutôt que la confrontation leur permettra de passer la semaine, et que Trump n’aggrave pas la situation dans son discours à Davos mercredi.
Suivez notre blog en direct : L’Europe s’efforce de réagir à l’aggravation de la crise transatlantique après les menaces de droits de douane liées au Groenland lancées par Trump. Alors que le bloc se prépare à un sommet d’urgence convoqué par António Costa, suivez les derniers développements aujourd’hui dans notre couverture en direct.
Exclusif : Breton sollicite le soutien de la Commission contre les sanctions américaines
L’ancien commissaire européen Thierry Breton a obtenu le soutien juridique de son ancien employeur pour contester les sanctions américaines qui lui ont été imposées à la fin de l’année dernière, ont déclaré cinq responsables de l’UE à Elisa Braun.
Breton a été interdit d’entrée aux États-Unis et est devenu un personnage controversé dans le monde MAGA après avoir défendu ouvertement les lois numériques de l’UE – qu’il a contribué à élaborer – et après une série d’affrontements avec Elon Musk.
Après l’imposition de ces mesures par Washington le 24 décembre, M. Breton a d’abord attendu que la Commission lui propose des mesures à prendre. Comme cela n’a pas été le cas, le Français a lui-même demandé une assistance juridique, selon nos sources. « La Commission s’est montrée timide et discrète dans sa défense », a-t-il déclaré hier soir à la télévision française.
Les motions de censure perdent de leur éclat
Hier soir, depuis les hauteurs de la tribune du Parlement à Strasbourg, j’ai aperçu moins de 40 députés européens lors d’un débat sur la destitution de la Commission européenne, mené par le groupe d’extrême droite Les Patriotes.
Le Parlement et la Commission ont fait tout leur possible pour minimiser l’importance de ce débat : ils l’ont programmé tard dans la journée et n’ont envoyé qu’un seul commissaire. Curieusement, il semblait que Les Patriotes avaient eux aussi abandonné l’idée.
Leur chef, Jordan Bardella, était introuvable et l’atmosphère était funèbre – pour la proposition, pas pour la Commission. Le commissaire au commerce, Maroš Šefčovič, a défendu avec vigueur l’accord commercial avec le Mercosur. Jeroen Lenaers, du PPE, a déclaré à la douzaine de Patriotes présents dans la salle que bon nombre de leurs collègues avaient manifestement décidé de ne pas modifier leurs projets pour le dîner. Le vote devrait échouer – lamentablement – jeudi.
« Avez-vous vu ce qui se passe dans le monde réel ? » a demandé Billy Kelleher, député européen irlandais du groupe Renew, qui a déclaré ne pas être fan du Mercosur et ne pas « adorer » von der Leyen. L’OTAN pourrait s’effondrer cette semaine, mais la Commission semble en sécurité – pour l’instant. La manière pathétique dont cette motion de censure a échoué encouragera ceux qui affirment que le seuil pour la déclencher – un maigre 72 députés européens – est trop bas et que les règles devraient être modifiées.
Cybersécurité : deuxième acte
La Commission présentera aujourd’hui sa révision de la loi sur la cybersécurité, qui devrait inciter les pays de l’UE à supprimer progressivement leur dépendance vis-à-vis de fournisseurs à haut risque tels que Huawei et ZTE dans les infrastructures critiques, notamment les soins de santé, l’énergie et les télécommunications.
Euractiv a pu consulter vendredi une première version du projet. Cette version omet commodément tout un chapitre sur la cybersécurité de la chaîne d’approvisionnement, où des suppressions progressives obligatoires devraient apparaître, rapporte ma collègue Claudie Moreau.
Le document montre néanmoins que la Commission cherche à renforcer les systèmes de certification de la cybersécurité à l’échelle de l’UE et à élargir le rôle et les ressources de l’agence européenne chargée de la cybersécurité, l’ENISA, qui a joué un rôle central dans la mise en œuvre de plusieurs lois sur la cybersécurité au fil des ans.
Qui contrôle réellement le budget de 2 000 milliards d’euros ?
Après des mois de luttes intestines, le Parlement européen a décidé qui tiendrait la plume pour le prochain budget septennal de l’UE, d’un montant de 2 000 milliards d’euros.
Les quatre groupes centristes qui soutiennent Ursula von der Leyen – le PPE, les socialistes, Renew et les Verts – se sont désormais mis d’accord sur la répartition des tâches, débloquant ainsi le travail sur tous les dossiers, des plans de partenariat nationaux et régionaux de 894 milliards d’euros à la politique industrielle, en passant par la recherche, l’aide étrangère et les nouvelles « ressources propres », rapporte notre collègue Jacob Wulff Wold, spécialiste des questions budgétaires.
Ce compromis laisse le PPE en position dominante sur les dossiers clés liés à l’industrie et à la recherche, tandis que les autres groupes s’assurent une influence grâce à des co-rapporteurs et aux pouvoirs de contrôle formels de la commission des budgets.
Les capitales
PARIS 🇫🇷
Le Premier ministre Sébastien Lecornu va faire adopter le budget 2026 en recourant à l’article 49.3 de la Constitution, contournant ainsi le vote parlementaire et risquant des motions de censure. Cette décision marque un revirement par rapport à son engagement initial de renforcer le contrôle législatif après l’échec des négociations avec les partis d’opposition. M. Lecornu propose des concessions aux socialistes, notamment une prolongation de la taxe exceptionnelle sur les grandes entreprises, afin d’échapper à la censure et de garantir l’adoption du budget d’ici la mi-février.
– Laurent Geslin
SOFIA 🇧🇬
Le président Rumen Radev a déclaré lundi qu’il démissionnerait, alimentant les spéculations selon lesquelles il prévoit de former un parti politique avant les nouvelles élections législatives, après la chute du gouvernement précédent le mois dernier. M. Radev, dont le rôle est essentiellement protocolaire et qui devait rester en fonction jusqu’en 2027, présentera sa démission à la Cour constitutionnelle mardi, et la vice-présidente Iliana Iotova devrait prendre sa succession. Sa décision intervient dans un contexte de crise politique prolongée qui a conduit le pays vers sa huitième élection en quatre ans, renforçant le désenchantement des électeurs à l’égard d’une classe politique figée dans l’un des États les plus pauvres de l’UE.
– Christina Zhao
MADRID 🇪🇸
Pedro Sánchez a déclaré lundi trois jours de deuil national après qu’un accident de train à grande vitesse dans le sud de l’Espagne a fait au moins 39 morts et plus de 150 blessés. S’exprimant près du lieu de l’accident à Adamuz, Juanma Moreno, le président de l’Andalousie, a qualifié la catastrophe de « catastrophe d’une ampleur inconnue ». M. Sánchez s’est engagé à faire preuve d’une transparence totale dans la détermination des responsabilités, tandis que le ministre des Transports, Óscar Puente, a appelé à la prudence face aux spéculations, affirmant que l’organisme officiel chargé de l’enquête sur l’accident en établirait la cause.
– Inés Fernández-Pontes
VARSOVIE 🇵🇱
Le projet de l’armée polonaise de restreindre l’accès des véhicules électriques chinois aux installations militaires a suscité une vive réaction de Pékin. Le ministère polonais de la Défense a déclaré qu’il envisageait de limiter l’accès et le stationnement des véhicules de fabrication chinoise à proximité des sites protégés, invoquant des raisons de sécurité. Répondant à une question de l’agence de presse polonaise, Guo Jiakun, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, a déclaré que Pékin avait pris note de ces informations, mettant en garde contre ce qu’il a qualifié d’« abus » du concept de sécurité nationale. Ce différend survient alors que Varsovie élabore un nouveau projet de taxe numérique visant les entreprises chinoises de commerce électronique.
– Aleksandra Krzysztoszek
ATHÈNES 🇬🇷
Une pédiatre grecque qui s’apprête à lancer un nouveau parti politique après avoir perdu son enfant dans un accident de train mortel a suscité la controverse en appelant à une consultation publique sur l’avortement. Maria Karystianou, qui affirme que son mouvement se concentrera uniquement sur la lutte contre la corruption, a présenté l’avortement comme soulevant des questions morales liées à la vie fœtale. Ses propos ont suscité une vive réaction de la part du gouvernement et des partis d’opposition, alimentant les craintes que son projet naissant ne penche en faveur des électeurs socialement conservateurs.
– Sarantis Michalopoulos
Également sur Euractiv
Pourquoi les détracteurs considèrent l’accord UE-Mercosur comme une catastrophe environnementale
Fraîchement signé par la Commission, l’accord commercial UE-Mercosur se heurte déjà à la résistance du Parlement européen, où les législateurs progressistes avertissent qu’il risque d’alimenter la déforestation, la pollution par les pesticides et l’augmentation des émissions, tandis que les agriculteurs craignent une nouvelle concurrence.
Une initiative menée par la gauche visant à renvoyer le pacte devant la plus haute juridiction de l’UE pourrait encore retarder son application provisoire, relançant ainsi un débat plus large sur la question de savoir si la politique commerciale de Bruxelles compromet ses propres ambitions climatiques.
Editeurs.trices : Eddy Wax, Nicoletta Ionta, Christina Zhao, Sofia Mandilara, Charles Szumski
Contributeurs.trices : Elisa Braun, Sarantis Michalopoulos, Claudie Moreau, Thomas Møller-Nielsen, Jacob Wulff Wold, Florent Servia, Laurent Geslin