Présidentielle 2022 : les deux extrêmes-droites françaises

Si l’on cumule les scores qui seraient attribués aux différents candidats, l’on constate que plus d’un votant sur trois aurait l’intention de glisser dans l'urne, lors de l'élection présidentielle d'avril 2022, un bulletin avec le nom d’un candidat du bloc national-souverainiste de droite.

Euractiv France
Le Pen and Zemmour French Election
Sur le fond comme sur la forme, M. Zemmour et Mme Le Pen adoptent des stratégies et des lignes politiques différentes, preuve de l’existence de deux électorats différents qui sont en train de refaçonner l’extrême droite. [Esther Snippe, EURACTIV/Shutterstock]

Jamais l’extrême-droite française n’a été aussi puissante dans les intentions de vote. Mais la guerre que deux camps se livrent en son sein, ceux représentés par Marine Le Pen et Éric Zemmour, risque de compromettre l’accès de l’un et l’autre au second tour. Nous avons voulu comprendre ce qui distingue leurs électorats.

Si l’on cumule les scores qui seraient attribués aux différents candidats, l’on constate que plus d’un votant sur trois aurait l’intention de glisser dans l’urne, lors de l’élection présidentielle d’avril 2022, un bulletin avec le nom d’un candidat du bloc national-souverainiste de droite, à savoir Marine Le Pen et Éric Zemmour, mais aussi Nicolas Dupont-Aignan – dans une proportion bien moindre que ses concurrents.

Pour la première fois l’on assiste, de façon assez inédite, à une sorte de primaire à l’extrême droite de l’échiquier politique qui divise le camp nationaliste. Entre Marine Le Pen, le dinosaure politique de la droite dure française, et Éric Zemmour, le polémiste devenu homme politique, qui veut « sauver la France ».

Deux électorats complémentaires en termes d’âge et de catégorie sociale

Sur le fond comme sur la forme, M. Zemmour et Mme Le Pen adoptent des stratégies et des lignes politiques différentes, preuve de l’existence de deux électorats distincts qui sont en train de refaçonner l’extrême droite.

Ces diversités se ressentent dans les intentions de vote, comme l’a exposé Mathieu Gallard, directeur de recherche auprès de l’institut de sondages Ipsos, à EURACTIV France : « 34 % des ouvriers voteraient pour Marine Le Pen contre 6 % des cadres, alors que chez Éric Zemmour il y a beaucoup moins d’écart sociologique », mais son électorat est davantage « aisé ou issu de la classe moyenne » par rapport à sa concurrente.

Quant à l’âge, Marine Le Pen bat son plein dans les « classes d’âge intermédiaires (entre 30 et 50 ans) » tandis qu’elle est « beaucoup plus faible chez les séniors ». Éric Zemmour connaît, sur ce point, un électorat plus uniforme.

Ces données s’expliquent en partie par le fait qu’Éric Zemmour « a pris une partie de l’électorat traditionnel des Républicains […] et des fillonistes de 2017 » poursuit M. Gallard.

Un « gender gap » pour Éric Zemmour

Autre différence notable, « la variable de sexe [est] très discriminante » pour Éric Zemmour explique Mathieu Gallard, qui précise que ressortait, d’un sondage effectué par son institut auprès d’un échantillon de 12 000 répondants début février, « un écart important », de 6 points, entre l’électorat masculin et féminin de M. Zemmour, respectivement situés autour de 16 % et de 10 %.

Si la masculinité de l’électorat est une caractéristique plutôt classique pour l’extrême-droite, même en comparaison avec d’autres pays européens, « Marine Le Pen avait réussi à mettre fin à ce « gender gap » en 2017, et elle le réussit toujours », ajoute Mathieu Gallard d’Ipsos, qui voit dans les positionnements très « conservateurs sur les valeurs et la place des femmes » de M. Zemmour la principale raison du détournement des femmes vers d’autres candidats.

Une perméabilité possible pour les « hésitants »

Malgré les différences exposées, M. Gallard décrit les « passerelles » qui peuvent exister pour les électeurs des deux candidats, étant donné qu’il y a presque la moitié des « électeurs hésitants de Marine Le Pen dont le second choix est Éric Zemmour » et surtout plus de la moitié « des électeurs hésitants d’Éric Zemmour dont le second choix est Marine Le Pen ».

Parmi les facteurs qui peuvent déterminer un changement de choix de candidat il y a la manière dont se passe la campagne, l’image que le candidat renvoie mais surtout, rappelle Mathieu Gallard, « la capacité qu’ils ont à laisser penser à cet électorat qu’ils ont une chance de battre Emmanuel Macron ».

En ce qui concerne l’image précisément, Mme Le Pen est jugée « plus proche des préoccupations des Français et capable de prendre des décisions », qui sont « des items sur lesquels M. Zemmour n’est pas très bien noté par l’ensemble des Français ». Sur un plan plus institutionnel, l’image d’Éric Zemmour est « encore plus dégradée que celle de Marine Le Pen sur les aspects qui sont liés à la compétence, à la capacité de diriger le pays, au fait d’être entouré de personnes qui pourraient faire un gouvernement », selon l’analyse de Mathieu Gallard.

C’est probablement une des raisons pour lesquelles les équipes de l’ancien polémiste concentrent autant d’énergie dans le débauchage de cadres du Rassemblement national, pour asseoir une stature plus institutionnelle du parti Reconquête ! créé en soutien de M. Zemmour et rassurer sur sa capacité à gouverner.

Mais ces nombreux ralliements ne sont pas uniquement des démarches individuelles ou opportunistes, car ils sont l’occasion d’une clarification idéologique pour les deux camps, puisque ce sont plutôt des personnalités se rattachant à une ligne libérale et identitaire qui quittent le RN, devenu davantage un parti populaire et tourné vers le social qu’auparavant.

Néanmoins, tous deux se nourrissent d’une obsession des questions identitaires, et en particulier de l’Islam, bien que ce sujet monopolise quasiment toutes les propositions de l’ancien polémiste, alors que la candidate du Rassemblement national tente d’aller aussi sur d’autres terrains, comme le pouvoir d’achat, afin de polir son image et capter ainsi un électorat plus diversifié.