Pologne-Biélorussie : sur la dernière ligne de défense de l'Europe

Toujours en phase de construction du « bouclier oriental », Varsovie se prépare à un afflux de migrants dans la zone tampon fortifiée entre la Pologne et la Biélorussie. Les températures printanières pourraient inciter davantage de personnes à tenter de franchir la frontière.

EURACTIV.com
IMG_1156-scaled-e1737279129703
Au cours de la seule année écoulée, près de 30 000 tentatives de franchissement de la frontière ont été enregistrées, soit une moyenne de 100 par jour, principalement par de jeunes hommes originaires de pays tels que l’Éthiopie, l’Érythrée, la Somalie et la Syrie. [Alexandra Brzozowski/Euractiv]

POŁOWCE, Pologne — Toujours en phase de construction du « bouclier oriental », Varsovie se prépare à un afflux de migrants dans la zone tampon fortifiée entre la Pologne et la Biélorussie. Les températures printanières pourraient inciter davantage de personnes à tenter de franchir la frontière.

Les ressources consacrées par Varsovie à la défense de sa frontière avec la Biélorussie reflètent le climat tendu qui règne dans les hautes sphères du pays. Pour la Pologne, la relative facilité avec laquelle Moscou s’est engagée dans une guerre hybride à la frontière de l’OTAN est en effet une source d’inquiétude.

« Le voilà, le nouveau rideau de fer », a déclaré Mariusz Ochalski, colonel des forces armées polonaises, en désignant la barrière d’acier de cinq mètres et demi au poste-frontière de Połowce-Pyasachatka, à environ 200 kilomètres à l’est de Varsovie.

« La tension », ajoute-t-il, « n’est pas au même niveau que celle de la guerre froide, mais nous devrions avoir la même approche et être prêts à tout instant ».

Forte de drones, de véhicules blindés et d’outils de surveillance digitale, la barrière — protégée par quelque 13 000 gardes-frontières et soldats — est la manifestation frappante de cette nouvelle guerre hybride.

Cette défense terrestre a été érigée lors de la crise migratoire initiée par la Biélorussie à la fin de l’été 2021. Varsovie a été confrontée à l’aide apportée par Minsk à des groupes de migrants, principalement originaires d’Afrique et du Proche-Orient, à franchir la frontière afin de de déstabiliser la Pologne, selon les autorités du pays.

Aujourd’hui, le mur vise deux objectifs : empêcher les migrants illégaux armés par la Biélorussie de passer et, dans le pire des cas, retarder toute avancée potentielle des troupes russes.

Alors que, selon les autorités polonaises, le nombre de passages illégaux à la frontière a diminué de deux tiers depuis l’édification du mur, Varsovie s’attend à une nouvelle vague d’immigration en 2025.

Pression migratoire

Si la frontière entre la Pologne et la Biélorussie fait l’objet de déstabilisation depuis plusieurs années, la pression s’est considérablement accrue avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Au cours de la seule année écoulée, près de 30 000 tentatives de franchissement de la frontière ont été enregistrées, soit une moyenne de 100 par jour.

Les migrants sont principalement de jeunes hommes originaires d’Éthiopie, d’Érythrée, de Somalie et de Syrie. Ils sont d’abord incités à se rendre en Russie et en Biélorussie par des voies légales, généralement avec des visas d’étudiant. Puis, ils sont conduits à la frontière polonaise par les services de sécurité – un voyage aller-retour qui leur coûte entre 7 600 euros et 11 500 euros – et aidés à franchir la frontière, selon les autorités polonaises.

Les attaques contre les gardes-frontières révèlent l’utilisation par certains migrants de lance-pierres, de petits explosifs et de gaz poivré. L’année dernière, une personne tentant d’entrer illégalement en Pologne aurait poignardé un garde-frontière, le blessant grièvement.

Les autorités polonaises peinent à décourager les migrants.

« Les avertissements ne fonctionnent pas, donc la force est nécessaire », a justifié le colonel Andrzej Stasiulewicz, commandant adjoint de la division des gardes-frontières de Podlaski.

Ceux qui tentent malgré tout de forcer l’entrée sont renvoyés en Biélorussie. Selon la Pologne, cette pratique est conforme au cadre juridique du pays.

« Nous avons renforcé notre politique en matière de visas et, surtout, nous avons décidé de suspendre le droit d’asile lorsque nous sommes confrontés à des franchissements massifs de frontières organisés par la Biélorussie et la Russie », a exposé le Premier ministre Donald Tusk vendredi dernier.

La question devrait figurer en tête de l’ordre du jour de la réunion informelle des ministres de l’Intérieur de l’Union européenne (UE) qui se tiendra à Varsovie la semaine prochaine. Il est possible que la Pologne fasse pression pour obtenir une dérogation au Pacte européen sur l’asile et la migration.

La Pologne rejette les allégations de refoulement de migrants, préférant le terme de « renvoi ».

Varsovie affirme en effet que les migrants sont tenus de demander l’asile aux frontières ouvertes, et non de forcer l’entrée.

Les dirigeants européens ont approuvé les mesures polonaises lors d’un sommet en décembre dernier. Les États membres situés à la frontière est de l’Europe ont également reçu l’autorisation de suspendre le droit à la protection lorsqu’ils estiment que celui-ci est « instrumentalisé » contre eux.

Le calme avant la tempête

Néanmoins, les autorités polonaises estiment que ce calme pourrait précéder une plus grande tempête cette année, notamment avec un printemps plus chaud et des conditions de traversée plus favorables.

« Pour nous, il est absolument nécessaire de se préparer à des scénarios très différents », a expliqué Maciej Duszczyk, secrétaire d’État adjoint à la Migration.

Si cette année ouvre la voie à des négociations de paix prolongées entre la Russie et l’Ukraine, Minsk et Moscou pourraient essayer d’exploiter la situation, prévient le secrétaire d’État adjoint.

« Si la situation se complique sur le champ de bataille en Ukraine, la Biélorussie pourrait essayer de nous montrer qu’elle peut nous déstabiliser encore plus qu’avant, ce qui fait que nous devons nous préparer à une nouvelle attaque hybride », a-t-il détaillé.

Un autre élément déclencheur pourrait être les élections présidentielles biélorusses qui ont lieu dans moins d’une semaine. Des émeutes et des troubles potentiels après le scrutin pourraient inciter davantage de partisans de l’opposition à quitter le pays.

« Il est possible que les détracteurs du régime, qui seront attaqués par les services secrets biélorusses, tentent de franchir la frontière — nous leur ouvrirons bien sûr les portes », affirme Maciej Duszczyk.

La victoire d’Alexandre Loukachenko aux élections de 2020 avait déclenché des manifestations de masse sans précédent contre le trucage des élections par le régime de Minsk. La police avait violemment réprimé les manifestations, et les groupes de défense des droits humains avaient dénombré les arrestations de quelque 30 000 manifestants et personnalités de l’opposition.

Cette fois-ci, l’opposition biélorusse a annoncé qu’elle n’encouragerait pas les citoyens à descendre dans la rue.

« Je m’attends à ce que le régime intensifie la répression à court terme, en ciblant les activistes, les voix indépendantes et toute personne dissidente — mais les fissures au sein du système s’agrandissent », confie la tête de file de l’opposition biélorusse, Sviatlana Tsikhanouskaya.

Selon son conseiller diplomatique Dzianis Kuchynski, compte tenu de l’instabilité croissante de son régime, Alexandre Loukachenko pourrait encore renforcer ses stratégies.

« Son alliance avec [Vladimir] Poutine l’encourage à agir de manière imprudente, créant des menaces non seulement pour les voisins de la Biélorussie, mais aussi pour la sécurité européenne dans son ensemble », précise Dzianis Kuchynski, appelant l’UE à contrer les provocations.

Étendre le « bouclier oriental »

Les fonctionnaires polonais soulignent que l’infrastructure frontalière devrait être considérée comme un rempart conçu pour protéger l’ensemble de l’Europe, et non seulement la Pologne.

Outre la barrière destinée à atténuer les pressions migratoires, Varsovie a lancé au début de l’année dernière le projet de « bouclier oriental », une fortification semblable à la ligne Maginot — la ligne de fortifications à la frontière franco-allemande lors de la Seconde Guerre mondiale— destinée à retenir les chars d’assaut russes.

Ce projet prévoit le renforcement de la sécurité frontalière par des défenses antichars, une surveillance électronique et aérienne, et des bases militaires.

Face à l’augmentation des coûts, Varsovie cherche des financements. Ceux-ci pourraient provenir d’une proposition de la Commission européenne, présentée en décembre. L’institution avait alors évoqué la possibilité pour les pays de la ligne de front de l’UE de recevoir 178 millions de dollars supplémentaires pour moderniser les équipements de surveillance électronique, améliorer les réseaux de télécommunication et lutter contre les intrusions de drones.

En privé, les responsables de la défense admettent que l’exemple de la ligne Maginot rappelle qu’aucune fortification étendue ne garantit de pouvoir neutraliser un ennemi potentiel.

Mais pour nombre d’entre eux, l’expérience de la guerre en Ukraine, au cours de laquelle Kiev a construit des fortifications à la frontière avec la Russie dans la région de Kherson, prouve que la construction de ces barrières n’est pas devenue une pratique obsolète.

Dès que le bouclier sera achevé, en 2028 au plus tard, selon le gouvernement polonais, il sera structuré en trois rangées, avec des fossés antichars, des rangées de « hérissons tchèques » (obstacles anti-chars) et des zones potentiellement minées.

« Si l’Ukraine avait eu quelque chose comme ça avant 2022, peut-être que l’histoire serait différente aujourd’hui », a déclaré le chef adjoint de l’état-major général, Stanisław Czosnek.

[AB/SN]