Politique commerciale : les ministres européens des Finances inquiets pour la compétitivité de l’UE

Les ministres des Finances de la zone euro veulent s’assurer que l’intérêt croissant de l’UE pour la sécurité économique et les stratégies de réduction des risques ne compromette pas leurs initiatives visant à améliorer la compétitivité du bloc.

/ Euractiv.com
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La guerre en Ukraine ainsi que les tensions entre les États-Unis et la Chine ont intensifié les inquiétudes quant à une fragmentation croissante du commerce mondial, qui représente un obstacle majeur pour l’économie de l’Union européenne. [Esther Snippe, Photos by EPA/Shutterstock]

Les ministres des Finances de la zone euro veulent s’assurer que l’intérêt croissant de l’UE pour la sécurité économique et les stratégies de réduction des risques ne compromette pas leurs initiatives visant à améliorer la compétitivité du bloc.

Alors que les ministres des 20 États membres de la zone euro — l’Eurogroupe — se réunissaient à Bruxelles jeudi (11 avril), l’accent a été mis sur le commerce dans le but de préparer le terrain pour le sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’UE de la semaine prochaine (17-18 avril).

Au cours de ce sommet, les dirigeants devraient définir une stratégie pour dynamiser le marché unique et renforcer la compétitivité de l’Union.

« La zone euro est une économie très ouverte et profondément intégrée dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. Nous avons constaté que le commerce mondial s’est ralenti [et] que le risque de fragmentation est réel — et peut-être même croissant », a déclaré un haut reponsable de l’UE lors d’un point de presse précédant la réunion de jeudi.

« Il est évident qu’il n’est pas dans l’intérêt de l’UE de favoriser une plus grande fragmentation du commerce », a-t-il ajouté. « La résistance de l’offre et l’autonomie stratégique », ainsi que les politiques industrielles, devaient être « équilibrées » et « conciliées […] avec le marché unique, dont tout le monde s’accorde à dire qu’il est le plus grand atout de l’UE ».

« Nous savons très bien que la question de la compétitivité sera au cœur du programme politique de l’UE dans les mois à venir », a affirmé le fonctionnaire.

« Les ministres des Finances ont une responsabilité globale sur la performance économique de la zone euro et sont bien placés pour évaluer ces compromis. »

Selon un projet de document consulté par Euractiv sur les priorités qui seront approuvées lors de la réunion du Conseil de la semaine prochaine, les dirigeants de l’UE présenteront un « plan compétitivité » qui appellera à « une nouvelle stratégie horizontale pour le marché unique d’ici juin 2025 », mais aussi à « la poursuite d’une politique commerciale ouverte et équitable […] tout en revigorant le commerce mondial ».

L’accent devrait être mis sur « la promotion de relations commerciales ouvertes et le respect de l’ordre fondé sur les règles de l’OMC ».

La guerre en Ukraine ainsi que les tensions entre les États-Unis et la Chine ont intensifié les inquiétudes quant à une fragmentation croissante du commerce mondial, qui représente un obstacle majeur pour l’économie de l’Union européenne.

Une récente étude de la Commission européenne a mis en lumière les risques pesant sur l’économie européenne, montrant que l’intensification des tensions commerciales et les politiques commerciales restrictives, y compris les subventions, ont créé « un environnement de plus en plus contraignant pour le commerce transfrontalier ».

Le document met en garde contre les « répercussions importantes » que pourraient avoir les politiques de découplage, y compris les « nouvelles politiques industrielles protectionnistes ».

« Une fragmentation durable du commerce pourrait entraîner des coûts économiques potentiels importants », alerte le document, avec des pertes de production mondiale permanentes potentielles « pouvant atteindre 7 % du PIB » selon la gravité de la fragmentation.

Dans les pays particulièrement vulnérables, « des scénarios combinant fragmentation des échanges et découplage technologique pourraient provoquer des pertes de production allant de 8 à 12 % du PIB ».

Dans l’ensemble, le document indique que les stratégies de réduction des risques devraient être soigneusement ciblées sur « les domaines où les avantages de la relocalisation des chaînes de valeur l’emportent sur les coûts ».

Le marché unique comme panacée pour les incertitudes commerciales

Un autre rapport de la Commission publié en février, qui se concentre sur la réduction ciblée des risques, souligne que « rompre les liens avec des partenaires jugés plus risqués [comme la Russie et la Chine] engendre des coûts importants », qui varient selon les secteurs et les pays.

L’étude a notamment constaté que ces coûts ne représenteraient qu’une fraction des gains qui pourraient être réalisés grâce à l’approfondissement du marché unique de l’Union, que l’Eurogroupe a désigné comme l’une de ses cinq politiques prioritaires pour 2024.

« L’élimination des frictions commerciales persistantes au sein de l’UE peut compenser les pertes liées à la rupture des liens avec [ces] partenaires », peut-on lire dans l’étude.

D’après le rapport, les échanges entre les pays de l’UE ont augmenté de 63 % grâce au marché unique, ce qui a entraîné une réduction des coûts commerciaux équivalant à une baisse de 12 % des droits de douane.

Une diminution supplémentaire des coûts commerciaux du marché intérieur unique, équivalente à une baisse des droits de douane d’environ 6 %, suffirait à compenser entièrement les pertes liées à la réduction des échanges avec les partenaires non européens, selon l’étude.

Réduire les risques sans découplage total

Philipp Lausberg, analyste au European Policy Centre, a confié à Euractiv que l’approfondissement du marché unique de l’UE et le maintien des liens commerciaux avec Pékin étaient tous deux hautement souhaitables, « non seulement pour des raisons économiques, mais aussi pour des raisons politiques ».

Victor De Decker, chercheur à l’Institut Egmont, qui a examiné les conséquences sécuritaires de la prédominance chinoise sur le marché mondial des matières premières critiques, a souligné que rompre les liens commerciaux entre l’UE et la Chine n’est pas nécessairement le principal risque en ce qui concerne ces éléments.

Contrairement à la « dépendance concentrée de l’Europe à l’égard des combustibles fossiles provenant, par exemple, de Russie ou d’Arabie saoudite », la dépendance de l’Union européenne à l’égard de la Chine pour la fourniture de plusieurs matières premières critiques, telles que le lithium, le magnésium et les terres rares, « n’est pas la principale menace compte tenu de la nature du produit », ces matières pouvant être utilisées, réutilisées et recyclées.

Il met en évidence les dangers que présenterait un scénario dans lequel la Chine ferait de sa position dominante sur les matières premières critiques une « arme » en mettant en œuvre « une série erratique de restrictions à l’exportation sur une période prolongée ».

Selon les estimations d’un récent document rédigé par des analystes du Fonds monétaire international (FMI), de la London School of Economics (LSE) et d’autres grands instituts de recherche, une suspension totale des échanges avec la Chine entraînerait une perte de 1,26 % des dépenses nationales brutes de l’Allemagne chaque année à long terme.

Plus précisément, en cas de « découplage dur » immédiat et d’arrêt total des échanges commerciaux entre l’UE et la Chine, dès le premier jour, l’Allemagne verrait son PNB chuter de 5 % à court terme, pour ensuite se rapprocher progressivement de la tendance à long terme de 1,26 %. Malgré l’ampleur de cette chute, elle resterait inférieure à la contraction de 5,7 % qu’elle a subie après la crise financière de 2009.

À titre de comparaison, sur le long terme, cette chute du PNB se situerait à 2,05 % en Chine et à 4,94 % en Russie.

Julian Hinz, directeur de la politique commerciale à l’Institut de Kiel et coauteur de l’étude, a affirmé qu’un découplage brutal serait « absolument » pire pour Pékin que pour l’UE.

« Je pense qu’il s’agit d’une dimension qui est souvent négligée », a déclaré M. Hinz à Euractiv. « La discussion en Europe porte vraiment sur notre dépendance à l’égard de la Chine, tout comme il y a deux ans, il était question de notre dépendance vis-à-vis de la Russie. Mais ces dépendances ne sont jamais à sens unique », a-t-il souligné.

« Les économies européennes sont beaucoup plus diversifiées qu’on ne le pense. »

Selon lui, la stratégie actuelle de l’UE, qui consiste à « réduire les risques » — mais pas à se dissocier — de Pékin, fonctionne comme une « prime d’assurance » que les pays de l’UE paient pour limiter les effets immédiats d’un éventuel découplage brutal avec la Chine.

En réduisant les risques, a-t-il expliqué, « vous payez essentiellement pour ne pas avoir cette coupure immédiate et profonde [dans le commerce] ».

« Si nous devions procéder à un découplage brutal, nous serions confrontés à une chute soudaine [des dépenses nationales brutes] comparable à celle de la crise financière. »

Dans le domaine des matériaux critiques, M. De Decker a reconnu que « les capacités de planification [de l’UE] ne devraient pas accorder trop d’importance » au scénario d’un arrêt de toutes les fournitures chinoises.

« Nous devrions plutôt nous préparer et agir d’une manière stratégique intelligente et à long terme, adaptée à une période de friction imprévisible et prolongée. »

[Édité par Anne-Sophie Gayet]