Partie de campagne 3/6 : Frédéric Nihous, où la difficulté à s’opposer
Pour le troisième volet de sa série «Partie de campagne», EURACTIV.fr a suivi Frédéric Nihous, candidat pour Libertas, en déplacement dans la Manche.
Pour le troisième volet de sa série «Partie de campagne», EURACTIV.fr a suivi Frédéric Nihous, candidat pour Libertas, en déplacement dans la Manche.
Saint-Aubin-de-Terregatte, 710 habitants, 32 exploitations agricoles. C’est ce village qu’a choisi Frédéric Nihous comme première étape de sa visite dans la Manche, le département le plus au sud de son euro-circonscription du Nord-Ouest. Thème de la journée : l’agriculture. Une aubaine, pour le président de Chasse, pêche, nature et traditions (CPNT), qui ne cesse de souligner les incertitudes soulevées par la réforme de la politique agricole commune (PAC). Disparition programmée des quotas laitiers, rééquilibrage des aides au détriment des céréaliers, … les raisons de mécontentement sont nombreuses dans ce secteur. Autant de brèches dans lesquelles l’ancien candidat à la présidentielle ne cesse de s’engouffrer.
Mais arrivé dans l’exploitation du maire (sans étiquette) de la commune, Jean-Pierre Carnet, difficile, tout de même, de nier l’importance de la politique agricole commune. Car l’agriculteur reconnaît volontiers que sans les fonds européens, il ne serait par exemple pas parvenu à mettre ses bâtiments aux normes. «Sur les 180 000 euros dépensés, nous en avons reçu 55 000 de Bruxelles», explique-t-il à Frédéric Nihous, qui ne peut qu’opiner du chef.
Idem pour ce bâtiment que Jean-Pierre Carnet et son jeune associé, Philippe Jouenne, ont fait refaire il y a peu : «Nous avons eu 10 000 euros d’aides européennes», expliquent-ils. En aparté, Philippe Jouenne ajoute : «Nous, en tant qu’agriculteurs, nous sommes assez proches de ses positions, mais nous ne pouvons pas tellement taper sur l’Europe, parce qu’elle nous aide beaucoup.»
Du coup, Frédéric Nihous tente de ramener le débat sur son terrain, en surfant sur les incertitudes générées par la réforme de la politique agricole commune : «Vous croyez qu’avec la réforme de la PAC, votre situation peut se dégrader?», questionne-t-il. «On a un système européen qui nous a plutôt favorisé», répond son interlocuteur, en évoquant notamment les droits à paiement unique (DPU). Il poursuit : «Mais d’ici deux ans…» Le candidat enchaîne : «Ca ne peut que baisser! L’incertitude de l’avenir sur la réforme de la PAC vous empêche de faire des investissements… C’est un frein au développement…» Moue dubitative de l’éleveur.
Et quand Frédéric Nihous déplore la probable disparition des quotas laitiers, Jean-Pierre Carnet va dans son sens…mais aussi dans celui de Michel Barnier, le ministre-candidat UMP en Île-de-France. «Barnier a raison, mais il aurait fallu bloquer ces sujets il y a deux ans», souligne-t-il. Le président de CPNT enchaîne : «On a entendu Mariann Fisher-Boel [la commissaire européenne en charge de l’Agriculture, NDLR] dire que des agriculteurs devraient trouver un autre métier d’ici à 2013.»
«Hors de question de revenir au franc»
Pour Frédéric Nihous, ces élections sont un moyen de relancer CPNT, une «machine un peu essoufflée». Il faut dire que le mouvement, créé en 1989 à l’occasion des élections européennes, s’est structuré autour de la contestation des directives communautaires qui conduisent à la limitation accrue des périodes et des territoires de chasse.
Et pourtant, au MPF comme à CPNT, l’alliance avec Libertas provoque le malaise. «Avec Libertas, nous virons trop à droite», estime un sympathisant CPNT présent lors de la visite, qui rappelle que près de la moitié des adhérents du mouvement de Frédéric Nihous se reconnaissent comme étant «de gauche».
«Villiers et moi disons la même chose sur l’Europe depuis vingt ans», rétorque pourtant Frédéric Nihous. «Il aurait été ridicule de partir séparés.» Mais pour le moment, nul ne sait si l’alliance se prolongera pour les régionales, à commencer par les protagonistes eux-mêmes.
Mais alors que fait celui qui se décrit comme un «gaulliste de gauche», avec le président du MPF et hérault du souverainisme Philippe de Villiers? Pour Nihous, le mot souverainisme est un peu dépassé. «Ce que je demande, poursuit-il, ce n’est pas la renationalisation, mais que chacun puisse défendre ses intérêts.» Le candidat recommande qu’un État puisse être libre de ne pas appliquer un texte, s’il le souhaite. «Il est hors de question de faire sortir la France de l’Europe, ou de revenir au franc», tranche-t-il.
Le président de la Commission, José-Manuel Barroso, représente l’ennemi numéro 1. «Il est traité comme un chef d’État, et gagne plus que Merkel et Sarkozy. Il doit être aux ordres», assène Nihous, pour qui «c’est au politique de décider et aux fonctionnaires d’exécuter».
L’Europe, un «truc de fou»
Il faut dire que le président de CPNT connaît bien la machine. De juillet 1999 à octobre 2002, il a travaillé en effet à Bruxelles auprès des six députés CPNT élus au Parlement européen. Depuis, les institutions européennes constituent «un truc de fous», une «tour d’ivoire» où vivent notamment des eurodéputés qui n’ont de contact qu’avec des fonctionnaires et des lobbies. Mais curieusement, ce titulaire de deux DEA en droit européen garde de bons souvenirs de son expérience bruxelloise. «Ca a été formidable de voir les choses de l’intérieur.» Il évoque avec nostalgie le règlement sur la mise en place de double-coque pour les pétroliers après le naufrage de l’Erika, sur lequel il dit avoir travaillé.
Mais son expérience ne l’empêche pas d’utiliser une argumentation frisant parfois le ridicule. «Un soir, à la fin d’une réunion de campagne, nous avons voulu aller dîner au restaurant. Mais le restaurateur a failli ne pas nous servir. Il nous a dit : « A cause d’une directive européenne qui vient de tomber, je ne peux plus servir après une heure du matin. »
Il renvoie dos à dos les deux grands partis. «Voter PS et UMP ne sert pas à grand chose. Ils défendent le même modèle européen. Ils n’ont qu’à constituer des listes communes.» «L’arrosage général des céréaliers, ça va être inscrit dans ses comptes de campagne, à Barnier?», s’enflamme-t-il. Allusion aux aides octroyées par le gouvernement français aux céréaliers, quelques jours après leur avoir annoncé qu’ils toucheraient moins de subventions communautaires, dans le cadre de la réforme de la PAC.
Arrivé dans un deuxième village, celui de Courtils, la tête de liste de Libertas-France dans le Nord poursuit sa visite par un élevage ovin en pré salé. Mais là encore, difficile de raccrocher les préoccupations de Patrick Chauvière, l’un des éleveurs présents, aux compétences du Parlement européen. Car ici, les éleveurs sont surtout préoccupés par la loi littoral, législation en vigueur depuis 1986, et qui empêche notamment les éleveurs de construire une bergerie près de la mer, et donc de faire paître les bêtes sur le domaine maritime.
Mais Frédéric Nihous tente tout de même : «Vous n’avez pas le sentiment que l’on veut faire disparaître votre mouton pour vendre d’autres moutons en Europe?» Un flop. L’éleveur répond, du tac au tac : «Non, le problème n’est pas là.»
En pleine discussion, l’ancien candidat à la présidentielle rêve tout haut : «Les technocrates, ils feraient bien de les envoyer en stage ici, qu’ils viennent voir la réalité du terrain.» La Commission européenne l’a peut-être entendu. Il y a quelques semaines, la commissaire à l’Agriculture annonçait des stages à la ferme pour des dizaines de fonctionnaires européens. Financés par le budget européen, ils commenceront dès 2010.