Nucléaire : le financement de la BEI pour la construction de réacteurs n'est pas à l'ordre du jour

Selon une feuille de route ayant fuité, la Banque européenne d’investissement (BEI) pourrait soutenir la recherche dans le secteur SMR. Une nouvelle qui suscite l'enthousiasme des acteurs du nucléaire. Rien de bien nouveau cependant, alors qu'aucun financement ne semble être fléché pour construire de nouveaux réacteurs.

Euractiv France
Informal meeting of EU economic and financial affairs ministers in Santiago de Compostela
La présidente de la Banque européenne d'investissement, Nadia Calvino, s'adresse à la presse lors du Conseil des affaires économiques et financières (ECOFIN) à Saint-Jacques-de-Compostelle, Espagne, le 16 septembre 2023. [EPA-EFE/Lavandeira jr]

Selon une feuille de route ayant fuité, la Banque européenne d’investissement (BEI) pourrait soutenir la recherche dans le secteur « des petits réacteurs modulaires », une nouvelle qui suscite l’enthousiasme des acteurs du nucléaire. Rien de bien nouveau cependant, alors qu’aucun financement ne semble être fléché pour construire de nouveaux réacteurs.

« La Banque européenne d’investissement est ouverte au financement du nucléaire », s’est réjoui la semaine dernière Yves Desbazeilles, le directeur général de NuclearEurope, l’association de promotion du nucléaire à Bruxelles, à la lecture de la feuille de route stratégique 2023-2027 de la BEI, révélée par CarbonPulse,

Le document explique en effet que « la R&D des petits réacteurs modulaires (small modular reactors, SMR, en anglais) » devrait être soutenu par la BEI. Pour M. Desbazeilles, cette nouvelle ouvre la voie à des aides de la banque européenne dans « plusieurs autres » domaines, comme la construction de nouveaux réacteurs.

Rien n’est cependant moins certain. Plusieurs observateurs du secteur ont confié à Euractiv que le soutien accordé au nucléaire dans le document n’était pas plus significatif, si l’on s’en tient aux termes utilisés, que celui qui figure dans l’actuelle feuille de route (2021-2025), qui fait déjà part d’un soutien à apporter à la R&D pour « la fission et la fusion nucléaires ».

Au gran dam des défenseurs du nucléaires, de nouveaux financements pour la construction de réacteurs, petits ou grands, ne sont donc pas à l’ordre du jour.

Approche technologiquement neutre

Le financement du nucléaire est sur toutes les bouches à Bruxelles, surtout depuis que la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est prononcée en sa faveur mi-mars. Appelée à se manifester en ce sens, la BEI est restée prudente.

La banque de développement est le bras armé des investissements de l’UE. D’ici 2025, elle compte flécher 1000 milliards d’euros dans des projets liés à l’écologie et à l’énergie qui seront mis en place d’ici 2030.

Dans ce cadre, la banque adopte une approche technologiquement neutre et soutient donc le nucléaire. En témoigne un prêt de 145 millions d’euros accordé en décembre 2023 pour des opérations de sûreté dans une centrale roumaine.

Force est de constater toutefois que les investissements dans le nucléaire ne sont plus prioritaires.

Ces 24 dernières années, seul un milliard d’euros ont été fléchés vers le nucléaire, et pour des activités parallèles comme la R&D, la sureté, etc. Il faut remonter à 1987 pour recenser des investissements dans la production d’électricité nucléaire, en soutien notamment des réacteurs de le centrale de Flamanville en France, dont le troisième va bientôt démarrer après 12 ans de retards.

Or, c’est bien pour soutenir la production d’électricité que l’argent manque, alors que la puissance nucléaire installée en Europe est appelée à tripler d’ici à 2050, grands et petits réacteurs confondus.

La rentabilité

Dans la perspective de la BEI, la construction de nouveaux réacteurs se heurte toutefois à un problème cruciale, celui de la rentabilité.

Les statuts de la BEI prévoient que tout financement d’un constructeur de réacteurs nucléaires doit systématiquement être subordonné à une garantie ou à la solidité financière dudit constructeur. Et contrairement à une banque classique, les services d’intérêt et d’amortissement liés au financement doivent être invariablement assurés par les bénéfices d’exploitation.

Si la condition de solvabilité est plus facilement remplie lorsque le nucléariste demandeur est une entreprise d’État, comme EDF en France, qu’en est-il des start-ups et des autres entreprises qui développent des SMR ?

Côté rentabilité, le secteur souffre d’une perte de compétence pour la construction des grands et petits réacteurs, et dans le cas des derniers réacteurs construits ou en construction, de coûts et de délais systématiquement dépassés.

Conséquence : la confiance des financeurs est sérieusement mise à l’épreuve, même si des experts, économistes et universitaires, interrogés par Euractiv début avril, considèrent que l’effet de série (c’est-à-dire la construction en série de réacteurs) peut réduire le coût de chaque réacteur de 20 à 30 % et donc améliorer leur rentabilité.

De plus, si le modèle de rentabilité financière des grands réacteurs est connue, pour les SMR, « qui permettent des applications nouvelles, les modèles sont à inventer », explique Valérie Faudon, déléguée générale de la Société française de l’énergie nucléaire (SFEN), à Euractiv.

En définitive, financer la construction de réacteurs nucléaires est donc risqué financièrement, trop risqué, comme le soulignait mi-mars Thomas Ostros, vice-président de la BEI.

Le consensus

Pour être validés, les projets de financement doivent également recueillir l’aval des États membres.

L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la France disposent d’une voie importante en raison du montant de leur capital souscrit auprès de la banque. La France, bien qu’elle dispose du soutien d’une dizaine d’autres États membres de l’alliance du nucléaire, ne peut pas pousser au financement des réacteurs nucléaires sans l’un des trois autres grands souscripteurs.

Les lignes pourraient bouger. L’Italie semble en effet de plus en plus encline à soutenir le développement des SMR, en témoigne sa participation en tant qu’observatrice aux réunions de l’alliance du nucléaire. La France jouit également du soutien de la présidente de l’institution, l’Espagnole Nadia Calvino, qui s’est dite ouverte au financement des petits réacteurs.

La BEI a pour l’heure préféré ne pas commenter les documents de travail de la feuille de route 2023-2027 ayant fuité.

[Edité par Laurent Geslin.]