Nuages sur Bruxelles : la promesse d'interdiction des pesticides toxiques à l’export vacille
Depuis l'engagement pris par la Commission en 2020 d'agir, les tensions commerciales et l'émergence d'une nouvelle majorité politique ont bouleversé la situation
La promesse de l’UE d’interdire les exportations de pesticides toxiques, restée lettre morte, est confrontée à des revirements politiques et à des tensions commerciales croissantes, mais la pression s’intensifie de la part des militants sud-africains qui affirment en payer le prix.
Dans un bâtiment comme tant d’autres du quartier européen à Bruxelles, deux agriculteurs sud-africains sont assis face à des fonctionnaires de la Commission européenne. La petite salle est mise à disposition par la représentation de l’Église catholique auprès de l’UE, et un portrait du pape est accroché au mur, observant silencieusement la scène.
Cette rencontre met en lumière une controverse grandissante concernant l’incapacité de l’UE à tenir sa promesse de 2020 d’interdire les exportations de pesticides dangereux vers les pays tiers.
Alors que les rapports faisant état de problèmes de santé se multiplient dans des pays comme l’Afrique du Sud, les ONG et certaines capitales de l’UE font pression sur Bruxelles pour qu’elle agisse. Mais l’évolution de la dynamique politique, les tensions commerciales et la pression de l’industrie ont bloqué les progrès, révélant un fossé grandissant entre les ambitions environnementales de l’UE sur son territoire et ses pratiques à l’étranger.
L’une de ces agricultrices est Colette Solomon, directrice du Women on Farms Project, une ONG de Stellenbosch, dans la banlieue du Cap. Son organisation met en garde depuis des années contre les dangers auxquels sont exposées les agricultrices exposées aux pesticides nocifs utilisés dans les vignobles sud-africains, interdits dans l’UE, mais exportés par des entreprises européennes vers son pays.
« Nous avons trouvé des traces de ces pesticides dans le sang des ouvriers agricoles et même de leurs enfants. Ils provoquent des maladies chroniques et irréversibles, et dans certains cas, la mort », explique-t-elle aux responsables.
Montrer l’exemple
En 2020, la Commission européenne s’est engagée à « montrer l’exemple» et à interdire les exportations de pesticides toxiques vers les pays tiers. Depuis lors, aucune mesure concrète n’a été prise. Des ONG écologistes, dont le Women on Farms Project, ont formé une coalition pour faire pression sur Bruxelles afin qu’elle tienne ses promesses. Ce sont elles qui ont organisé la réunion avec les responsables de la Commission.
Depuis 2020, les tensions commerciales se sont multipliées et le paysage politique européen a basculé à droite. Cela rend l’action au niveau de l’UE plus difficile, a rappelé Veronica Manfredi, du département Environnement de la Commission, l’une des rares responsables à avoir accepté l’invitation des ONG.
« Nous devons naviguer dans un climat politique très différent en cette période de tensions géopolitiques », déclare-t-elle, soulignant que les exportations des entreprises de l’UE sont touchées par les guerres commerciales en cours.
Dans le même temps, elle souligne l’émergence d’une nouvelle majorité politique au Parlement européen et au sein de nombreux gouvernements nationaux par rapport à il y a cinq ans.
Néanmoins, la « Vision de l’UE pour l’agriculture », une stratégie politique phare pour 2025, indique que la Commission « évaluera la question » de l’exportation de produits chimiques dangereux interdits dans l’UE.
Certains pays de l’UE ont également manifesté leur volonté d’agir. En décembre 2024, l’exécutif européen a reçu une lettre du Danemark, de l’Autriche, de la France, du Luxembourg, des Pays-Bas et de la Suède appelant à l’introduction d’une interdiction d’exportation des pesticides dangereux, note Manfredi.
Appels à l’action
Alors que de plus en plus de pesticides sont interdits au sein de l’UE, les exportations de ces produits chimiques vers des pays tiers ont augmenté ces dernières années, avec des expéditions vers des marchés tels que l’Afrique du Sud, mais aussi le Canada et les États-Unis, comme l’a montré un rapport d’une ONG. En 2024, les fabricants allemands BASF et Alzchem Group étaient les plus grands exportateurs.
En Afrique du Sud, les protestations s’intensifient. Des militants locaux ont organisé un « Tribunal sur les agrotoxines », auquel a assisté Navi Pillay, ancienne Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme et juge à la Cour pénale internationale.
Pillay a porté la question devant une audition publique de la sous-commission des droits de l’homme du Parlement européen mercredi. Elle a fait remarquer que les pesticides en Afrique du Sud étaient souvent pulvérisés sans formation adéquate et a appelé à des réparations pour les communautés touchées, financées par les producteurs européens.
Même si la dynamique en faveur d’une interdiction à l’échelle de l’UE est limitée, « la porte n’est pas fermée » et la Commission s’efforce de réduire les dommages, affirme Manfredi.
Pour elle, le renforcement proposé par l’UE des limites relatives aux résidus de pesticides dans les importations constitue « une incitation indirecte à réduire l’utilisation de pesticides nocifs pour les pays tiers exportant vers l’UE ».
Si Bruxelles s’efforce d’informer les pays importateurs des risques associés à ces produits, leur responsabilité ne doit pas être remise en cause, ajoute-t-elle. Il incombe « aux pays tiers importateurs, en toute souveraineté, d’évaluer et de décider » s’ils souhaitent les importer.
Les autorités des pays importateurs manquent souvent de personnel, comme devrait le montrer un prochain rapport de la Commission, précise-t-elle. Pour remédier à cela, Bruxelles collabore avec les gouvernements afin de renforcer les effectifs et de garantir une expertise chimique adéquate, a ajouté la responsable.
(adm, cs)