Naufrage de migrants : colère de la Grèce face aux accusations de l’Italie

Un haut fonctionnaire du gouvernement grec a déploré les propos « maladroits » du ministre italien de l’Intérieur, qui a indiqué que la politique migratoire grecque d’« endiguement ferme » avait forcé un bateau de migrants à se rendre directement en Italie, provoquant la tragédie de dimanche dernier.

/ EURACTIV Italie / Euractiv.com
Debris washed up on Calabrian beach following deadly migrant shipwreck off Italy’s southern coast
Les migrants qui débarquent en Italie partent principalement des côtes d’Afrique du Nord, mais le nombre de migrants arrivant de Turquie, pourtant plus proche de la Grèce, a augmenté ces deux dernières années. [EPA-EFE/CARMELO IMBESI]

Un haut fonctionnaire du gouvernement grec a déploré les propos « maladroits » du ministre italien de l’Intérieur, Matteo Piantedosi, qui a indiqué que la politique migratoire grecque d’« endiguement ferme », impliquant parfois des refoulements, avait forcé un bateau de migrants à se rendre directement en Italie, provoquant la tragédie qui a fait plus de 60 morts dimanche dernier.

La position géographique des deux pays les place au cœur des routes migratoires.

Les migrants qui débarquent en Italie partent principalement des côtes d’Afrique du Nord, mais le nombre de migrants arrivant de Turquie, pourtant plus proche de la Grèce, a augmenté ces deux dernières années. En 2022, ils étaient environ 16 000, soit 15 % du total des arrivées.

Selon les données de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 25 983 migrants seraient morts en Méditerranée depuis 2014.

« La Grèce met en œuvre des politiques d’endiguement ferme des arrivées sur cette route, même avec des refoulements qui font l’objet d’un examen minutieux de la part de l’Union européenne », a déclaré M. Piantedosi.

« Donc cela — et les survivants seront interrogés à ce sujet — a probablement influencé la décision de venir directement en Italie », a ajouté le ministre.

Le bateau qui a fait naufrage dimanche dernier (26 février) au large de Crotone, en Calabre, était parti d’Izmir, en Turquie, à 20 km seulement de certaines îles grecques.

À Rome, des sources ont déclaré qu’il était impossible que la Grèce n’ait pas détecté le bateau avant qu’il n’atteigne les eaux italiennes. Elles ont même laissé entendre que les autorités grecques l’avaient intentionnellement laissé traverser leurs eaux.

« Chaque jour, des milliers de bateaux et navires se trouvent dans la mer Égée […] tous ne peuvent pas être détectés par les radars, à moins qu’un navire de patrouille n’identifie un comportement suspect », a déclaré la source gouvernementale grecque à EURACTIV.

« L’accusation de l’Italie est maladroite », a ajouté la source.

EURACTIV a été informé que lors d’une réunion à Malte ce vendredi (3 mars), les ministres de la Migration des deux pays devraient discuter de l’incident. Le gouvernement maltais a également été accusé d’avoir ignoré l’appel à l’aide des navires, d’avoir réagi lentement et d’avoir renvoyé la balle à d’autres, notamment à la très controversée garde-cote libyenne.

La Première ministre italienne, Giorgia Meloni, et son homologue grec, Kyriakos Mitsotakis, ont jusqu’à présent déclaré qu’ils collaboraient étroitement en matière de migration.

La source a pour sa part expliqué que le règlement de Dublin pourrait expliquer le comportement des migrants dimanche.

En effet, selon le fonctionnaire, les migrants ne veulent pas débarquer en Grèce car ils savent qu’ils seront coincés dans des camps de migration organisés. Ils préfèrent se rendre en Italie, d’où il est « plus facile » de se rendre en Allemagne ou dans d’autres États membres d’Europe centrale, a ajouté la source.

« L’Italie ne dispose pas des infrastructures d’accueil des migrants dont dispose la Grèce, et c’est pourquoi les migrants préfèrent l’Italie pour rejoindre l’Europe centrale », a déclaré la source.

La Grèce a créé plus de 32 infrastructures migratoires depuis 2015.

Selon le ministère italien de l’Intérieur, les zones sensibles sont de nouveau en crise et les migrants sont transférés vers des centres d’accueil extraordinaires (CAS) et vers les centres existants du système d’accueil d’intégration (SAI) dans tout le pays.

Les zones sensibles actives en Italie sont Lampedusa, Pozzallo, Messine et Tarente.

L’île de Lampedusa, en particulier, est confrontée à de grandes difficultés.

L’été dernier, le nombre moyen de migrants accueillis au centre de Lampedusa était de 1 600, alors que ce dernier possède une capacité de 350 lits. En 2022, il y a eu plus de 100 000 transits, et le centre d’accueil ne cesse de rencontrer des difficultés. À l’heure actuelle, les admissions sont proches de 1 300.

« Nous avons une moyenne de 300-400 arrivées par jour […], et nous parvenons à en transférer environ 200 », a confié à AdnKronos le maire de Lampedusa, Filippo Mannino.

Pour le maire, seul le mauvais temps arrête temporairement les débarquements de migrants.

« Ce sont les seuls moments de calme où les forces de l’ordre et le personnel chargé de gérer les débarquements peuvent enfin souffler », a expliqué M. Mannino, qui a sévèrement critiqué « le silence de l’Europe » sur la question.

Selon les données de l’Aegean Boat Report, en 2023, la Grèce aurait refoulé 73 bateaux et environ 1 800 migrants. Les demandes d’asile en 2022 étaient de 279 pour 100 000 habitants, contre 133 en Italie.

Qui est responsable du naufrage en Calabre ?

Il y a six mois, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné Athènes pour avoir rejeté un bateau qui a ensuite coulé, causant la mort de onze migrants.

L’Italie pourrait être confrontée à la même condamnation pour le naufrage en Calabre, étant donné le débat animé en cours sur la décharge de responsabilité quant au sauvetage du bateau.

La garde côtière italienne et la Guardia di Finanza, qui ont mené les opérations en mer, font l’objet d’une enquête. Frontex affirme avoir signalé la présence du bateau près des côtes italiennes dès le samedi (25 février) soir, avant qu’il ne s’échoue vers 4 heures du matin dimanche.

Les opérations de sauvetage n’ont pas été lancées pendant ce laps de temps, car les autorités italiennes ont affirmé qu’aucun signal de détresse n’avait été émis par Frontex.

Lorsque les sauveteurs ont pu se rendre sur les lieux, ralentis par une mer agitée, il était déjà trop tard pour de nombreux migrants.

La plupart des migrants qui voyageaient dans le bateau échoué étaient principalement originaires d’Afghanistan, ainsi que du Pakistan, d’Iran, de Somalie et de Syrie.

Les propos du ministre de l’Intérieur Matteo Piantedosi sur cette tragédie, dans laquelle plus de 60 personnes ont perdu la vie et de nombreuses autres sont portées disparues, ont enflammé le débat sur l’immigration en Italie. La nouvelle secrétaire du Parti démocratique (groupe S&D au Parlement européen) Elly Schlein a par ailleurs demandé sa démission.

Une politique migratoire sévère

En 2018, M. Piantedosi était le chef de cabinet du ministère de l’Intérieur lorsque Matteo Salvini le présidait, sous le premier gouvernement dirigé par Giuseppe Conte. Après la chute du gouvernement Conte I, à l’été 2019, M. Piantedosi est devenu préfet de Rome, et Giorgia Meloni l’a choisi en octobre dernier pour diriger son ministère de l’Intérieur.

Habitué à la politique répressive de la droite italienne à l’égard de la migration, M. Piantedosi s’est immédiatement chargé des interventions contre le phénomène qui touche le pays depuis des années étant donné sa proximité géographique avec la côte nord-africaine.

Un nouveau « code de conduite » pour les navires des ONG opérant en Méditerranée a récemment été approuvé par le Parlement italien, mais il a été largement critiqué par l’opposition et par plusieurs groupes humanitaires, car il compliquerait considérablement les opérations de sauvetage.

Comme le souligne l’opposition au gouvernement Meloni, de nombreux débarquements en Italie ont lieu sans l’intermédiation nécessaire des navires des ONG. Cependant, Frontex a défini les bateaux humanitaires comme un « facteur d’attraction », c’est-à-dire que leur présence augmenterait les départs car les passeurs transportant les migrants savent qu’ils rencontreront un navire de sauvetage à mi-chemin vers l’Italie.

« Le nombre de migrants secourus par les ONG est insignifiant par rapport au total des arrivées. L’Italie continue à être un pays de transit […] Il y a 500 000 à 600 000 migrants irréguliers en Italie », a écrit sur Twitter Carlo Calenda, leader d’Azione, un parti qui devrait bientôt fusionner officiellement avec Italia Viva (Renew Europe) de l’ancien Premier ministre Matteo Renzi.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]