Nature, diplomatie et ruée vers le pétrole dans l'Arctique
Dans le Svalbard, les décideurs politiques et les scientifiques parlent du réchauffement climatique et d'une économie faible en carbone. Ailleurs, les plateformes de forage fleurissent.
Dans le Svalbard, les décideurs politiques et les scientifiques parlent du réchauffement climatique et d'une économie faible en carbone. Ailleurs, les plateformes de forage fleurissent.
Ce petit groupe de scientifiques, de décideurs politiques et de dirigeants d'entreprise se sert de la station de recherche de l'Arctique comme d'un centre de conférence improvisé pour accueillir les négociations d'urgence sur la meilleure façon d'accélérer la transition vers une économie faible en carbone. Ils se sont en effet réunis sur l'archipel enneigé de Svalbard, à quelques centaines de kilomètres du Pôle nord, pour entendre les dernières mauvaises nouvelles quant à la fonte des glaces et au changement climatique.
« Les effets du réchauffement climatique sont visibles dans l'Arctique plus que partout ailleurs. Les écosystèmes et les moyens de subsistance subissent aujourd'hui des changements très rapides. Malgré toutes les preuves rassemblées par la communauté scientifique, la plupart des gouvernements du monde ne prennent toujours pas les mesures nécessaires », s'insurge Anders Wijkman, l'eurodéputé suédois qui préside ce symposium extraordinaire.
Après avoir pris connaissance des prévisions selon lesquelles 30 % des espèces pourraient disparaître et un cinquième du Bangladesh pourrait être submergé avant 2100, il appelle au retrait de « toutes les subventions aux carburants fossiles » et à des engagements bien plus fermes envers les énergies renouvelables, afin de bâtir un avenir durable.
À l'extérieur de cette station, pourtant, la ruée vers le pétrole des eaux grises de l'Arctique risque d'augmenter les émissions de carbone et le risque de voir se reproduire un accident semblable à l'explosion de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon, qui avait entraîné une marée noire sans précédent dans le golfe du Mexique en 2010.
Les activités de forage menacent par ailleurs de déclencher des conflits territoriaux et des démonstrations de force à l'instar de la politique belliqueuse menée par l'Argentine face aux compagnies pétrolières britanniques actives sur les Îles Falkland.
Même si les ours polaires et les renards arctiques bénéficient d'un droit de pacage à Svalbard, le statut juridique des différentes populations humaines de la région reste bien plus flou.
La station de recherche Ny-Alesund héberge non seulement des Norvégiens, qui en sont les responsables politiques, mais aussi des scientifiques britanniques, indiens et chinois. Peu nombreux sont ceux qui pensent que les représentants nationaux y sont présents juste pour la science. Beijing a par ailleurs fait ériger d'énormes statues de lion à l'entrée. Les enjeux symboliques de l'avenir de Svalbard et de l'Arctique sont avant tout politiques et économiques.
Au Groenland et dans la mer de Barents, soit l'Ouest et à l'Est de Svalbard, des activités de forage sont déjà en cours. L’augmentation des prix du pétrole et la fonte des calottes glaciaires rendent la région plus accessible aux activités minières, au transport maritime et au forage. Impossible pourtant de définir clairement à qui appartiennent les fonds marins de l'Arctique.
Établi après la Première guerre mondiale (1920), le traité de Svalbard accordait des droits miniers au sol à plus d'une douzaine d'États signataires, dont le Royaume-Uni. La question de savoir si les eaux côtières de Svalbard appartiennent au plateau continental norvégien subsiste pourtant. Si tel était le cas, ces eaux tomberaient sous la juridiction d'Oslo. La Norvège et la Russie se disputent quant à elles les droits de pêche.
Trond Giske, le ministre norvégien du commerce, estime que cette incertitude ne devrait pas être exagérée. « De notre côté, nous n'éprouvons aucune difficulté à interpréter le traité. Nous sommes impliqués dans très peu de conflits avec d'autres pays à ce sujet », a-t-il expliqué en référence à un accord passé l'année dernière avec la Russie et délimitant les frontières territoriales dans la mer de Barents.
L'impact de cet accord sur la « zone grise » ne fait que rapprocher les richesses potentielles liées au forage pétrolier des îles Svalbard et intensifie la pression sur Oslo, qui doit débattre des limites de sa souveraineté dans la région.
Diana Wallis, avocate britannique et ancienne eurodéputée, a touché une corde sensible lors de son discours au Mouvement européen local de Tromso, en Norvège. Elle a parlé de « différends non résolus à propos de Svalbard » et insisté sur le fait que l'UE avait un intérêt légitime dans cette affaire et dans l'Arctique en général.
Mme Wallis a déclaré : « La position de Svalbard doit être ouvertement débattue et je ne vois pas pourquoi tout le monde devient si nerveux quand on aborde le sujet. Ils semblent tous attendre un événement déclencheur [comme la découverte de pétrole] qui serait source de problèmes. »
Les pays autorisés à mener des opérations de forage au large de l'Alaska, de la Russie et du Groenland ne veulent pas entendre parler de débat ouvert. Ils ont toujours préféré s'entretenir au sein d'un Conseil de l'Arctique surtout composé d'États qui entourent l'Océan Arctique. Ils affirment en outre que les conflits territoriaux (comme celui qui oppose le Canada et les États-Unis sur les voies maritimes) sont réglés par le biais de la convention des Nations unies sur le droit de la mer.
Ces pays défendent avec véhémence leur droit à introduire leurs propres règles sur l'exploitation du pétrole, ce que les organisations de défense de l'environnement et la communauté internationale commencent à remettre en cause.
« Que vous le vouliez ou non, ce qui se passe en Arctique et la gestion de ses ressources sont en train de devenir l'affaire de tous », a affirmé Mme Wallis. « C'est un fait que la Norvège et les autres États de l'Arctique doivent accepter. De plus en plus de parties prenantes ont un intérêt légitime pour ce qu'il se passe en Arctique et a fortiori pour son régime de gouvernance. »
Greenpeace est intervenue sur le terrain pour tenter de bloquer le forage au large du Groenland et les opérations prévues en Alaska et des militants de l'organisation norvégienne Bellona se préparent à se lancer dans une guerre des mots contre Oslo. Le leader de cette organisation, Frederic Hauge, a déclaré : « L'exploration pétrolière dans cette région est un énorme défi. Trop de facteurs entrent en ligne de compte, notamment la pêche, les déchets nucléaires de la guerre froide et la fragilité de l'écosystème. Je suis également très préoccupé par les enjeux géopolitiques de l'Arctique. Nous agissons comme des accros au pétrole et je ne crois pas que l'opinion publique y soit favorable. »
En Norvège, l'entreprise énergétique d'État, Statoil, a les yeux rivés sur le Nord et estime que rien ne pourra l'empêcher de mener des recherches sûres dans les eaux profondes des régions arctique et sub-arctique, comme elle l'a fait dans la mer du Nord.
Statoil souligne qu'elle exploite déjà depuis 2007 le premier gisement de gaz en mer à Snohvit, grâce à une technologie sous-marine reliée à la terre. L'entreprise, dont l'État possède 67 % des parts, a signé un accord d'exploration et de production stratégique avec le groupe pétrolier russe Rosneft. Statoil aide également une autre entreprise d'État russe, Gazprom, à construire des installations en mer pour exploiter l'énorme gisement de gaz de Shtokman, qui contiendrait à lui seul plus de gaz que toute la Norvège actuellement.
M. Hauge relève l'ironie de la situation : c'est dans la région où l'impact des émissions de carbone est le plus flagrant que l'on souhaite exploiter de plus en plus de carburants fossiles.
Trond Giske ne voit quant à lui aucune contradiction ente les recherches de la Norvège en hydrocarbures et la chasse aux solutions faibles en carbone à Ny-Alesund. « Nous allons tous dépendre des carburants fossiles pendant un long moment. Le gaz naturel ouvre la voie à une économie faible en carbone », explique-t-il. « Si l'UE remplaçait toutes ses centrales au charbon par du gaz naturel, elle atteindrait facilement ses objectifs 20/20 [la réduction des émissions de 20 % d'ici 2020] ».
Il est en revanche plus inquiet quant à l'idée d'un nouveau régime réglementaire, évoquée par le commissaire européen à l'énergie, Günther Oettinger, lors d'une récente visite à Oslo. M. Oettinger avance que l'Europe est un consommateur clé de pétrole et de gaz norvégiens et invoque l'adhésion du pays à l'Espace économique européen pour justifier l'élaboration d'un régime commun de sécurité pour les opérations en mer.
M. Giske a souligné que la Norvège et la Grande-Bretagne avaient plus d'expérience que les autres États européens, avec plus de 40 ans d'activité dans ce domaine. À ce titre, il ne faut pas changer un système qui fonctionne, selon lui.
Dans le même temps, la Norvège a déplacé les quartiers généraux de son armée d'Oslo dans une ville située plus au Nord, Bardufoss. Elle a signé le plus gros contrat militaire de son histoire pour acquérir des avions qui y seront postés.
Qui est l'ennemi ? La Russie ? « Non », répond M. Giske. La Chine ? Il s'est presque étouffé de surprise. « Franchement, nous n'avons pas besoin d'identifier des ennemis pour justifier nos dépenses de défense. Après tout, nous faisons partie de l'OTAN. »
À Ny-Alesund, il n'est pas question de parler d'une nouvelle guerre froide sur les minéraux de l'Arctique. L'eurodéputé M. Wijkman est bien plus inquiet quant au réchauffement climatique. Il exhorte les ministres à « sensibiliser le public aux risques graves posés par le changement climatique et à la nécessité de prendre des mesures d'urgence ».
Le gouvernement norvégien a participé aux frais de déplacement par avion de Terry Macalister à Svalbard.