Motion de censure contre von der Leyen : au Parlement européen, les centristes font barrage à la charge menée par des Français

Lundi 6 octobre, Ursula von der Leyen assistait à un débat sous haute tension au Parlement européen, consacré à deux motions de censure visant sa Commission. Portées par les eurodéputés français Jordan Bardella (RN) et Manon Aubry (LFI), ces initiatives ont été repoussées par les groupes centristes.

/ EURACTIV.com
Plenary session of the European Parliament
Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne. [Getty Images/Philipp von Ditfurth_Picture alliance]

STRASBOURG — Entourée de 22 de ses 26 commissaires, Ursula von der Leyen est restée impassible dans son tailleur bleu, les bras croisés, tandis que Jordan Bardella, chef du Rassemblement national et leader du groupe des Patriotes pour l’Europe au Parlement européen, et Manon Aubry, membre du parti La France Insoumise (LFI) et co-présidente du groupe de La Gauche (GUE/NGL), lançaient leurs attaques.

Le RN est à l’initiative de l’une des deux motions de censure débattues lundi soir, tandis que l’autre est portée par Manon Aubry. Un vote sur ces deux initiatives aura lieu jeudi 9 octobre au Parlement européen.

Face à cette offensive, les alliés centristes de la présidente se sont rapidement mobilisés pour la défendre. S’ils n’ont pas caché leur malaise, ils ont tout de même préféré afficher un front uni, convaincus qu’une censure de la Commission ne ferait qu’ajouter de l’instabilité de l’Europe.

Jordan Bardella a multiplié les reproches : budget européen jugé excessif, bureaucratie envahissante, immigration incontrôlée, politiques écologiques « anti-industrielles ». Manon Aubry a, de son côté, accusé Ursula von der Leyen de complicité dans le « génocide » des Palestiniens à Gaza et a rejoint son collègue d’extrême droite pour critiquer la gestion des accords commerciaux avec les pays du Mercosur et les États-Unis. Deux discours idéologiquement opposés, mais réunis dans une même volonté : fragiliser la présidente de la Commission.

Pour se défendre, Ursula von der Leyen a replacé le débat sur le terrain géopolitique. Elle a énuméré toutes les menaces auxquelles l’Europe est confrontée et appelé à plusieurs reprises à « l’unité ».

Elle a notamment présenté une éventuelle censure comme une aubaine pour Vladimir Poutine, accusant le président russe de se réjouir des divisions européennes.

« Nous traversons une période d’incertitude maximale et de volatilité explosive », a-t-elle insisté. Et d’ajouter que « [Vladimir Poutine] ne cache pas son mépris pour notre Union, ni sa joie à voir ses amis obéissants en Europe faire le travail à sa place ».

La présidente de l’exécutif a tout de même reconnu la légitimité des critiques formulées dans les deux motions au sujet de Gaza, des relations avec les États-Unis, de l’Ukraine et du commerce. « Je sais qu’elles découlent de préoccupations sincères et légitimes », a-t-elle concédé, sans s’engager davantage sur le fond, contrairement à sa défense plus détaillée lors du débat sur la précédente motion de censure, en juillet, axée sur l’affaire du Pfizergate et qui n’a pas été approuvée.

Des soutiens solides sont vite intervenus lors du débat en plénière lundi soir.

Manfred Weber, président du Parti populaire européen (centre-droit) auquel appartient Ursula von der Leyen, a farouchement défendu la Commission von der Leyen II, accusant les deux eurodéputés français d’abuser de la tribune européenne à des fins politiques nationales.

« J’espère que vous avez rassemblé suffisamment de matériel vidéo pour votre campagne en France », a-t-il ironisé. Le même jour, en France, RN et LFI étaient enhardis par la chute rapide du gouvernement Lecornu.

Lors du débat sur la précédente motion de censure, Manfred Weber avait déjà apporté son soutien à sa compatriote.

Iratxe García Pérez, la cheffe des Socialistes et Démocrates (S&D), s’en est de son côté prise à La Gauche, lui reprochant son manque de pragmatisme sur la question de Gaza, tout en partageant une partie de ses préoccupations.

La socialiste espagnole a toutefois averti que le soutien de son groupe — le deuxième plus grand de l’hémicycle après le PPE — n’était « pas inconditionnel » et a déclaré qu’elle attendait des politiques plus sociales dans les plans de la Commission pour 2026.

La dirigeante libérale Valérie Hayer (Renew, parti Renaissance) a quant à elle appelé à une mise en œuvre plus rapide des mesures de relance de la croissance promises par la Commission, tandis que Terry Reintke, des Verts, a dénoncé un « manque de leadership ».

Nicola Procaccini, coprésident du groupe des Conservateurs et Réformistes européens (CRE) appartenant aux Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, a déclaré que la Commission devait cesser de s’immiscer dans les domaines nationaux.

Les motions de censure déposées par l’extrême droite et la gauche radicale ont très peu de chance d’aboutir. En effet, pour faire tomber la Commission, il faudrait, selon l’article 234 du traité sur l’Union européenne (TUE), le soutien d’une majorité des deux tiers des suffrages exprimés, avec au moins 361 élus sur 720 participants au vote.

En comptant ces deux nouvelles initiatives, la Commission von der Leyen II aura été visée par trois motions depuis son entrée en fonction en janvier. Début juillet, le Parlement européen avait largement repoussé l’initiative portée par un élu des CRE, avec 375 voix contre, 175 pour et 18 abstentions.

Les motions de l’extrême droite et de l’extrême gauche constituent les dixième et onzième tentatives de censure depuis 1979. Jusqu’à présent, aucune Commission n’a encore été censurée, même si, en 1999, la Commission présidée par le Luxembourgeois Jacques Santer avait choisi de démissionner collectivement avant qu’une motion de censure ne soit votée après un scandale lié à la commissaire française de l’époque, Édith Cresson.

Quoi qu’il en soit, le vote de jeudi permettra d’évaluer l’état réel de la coalition centriste formée par le PPE, les libéraux de Renew et le groupe S&D. Car derrière la solidarité affichée, de nombreux élus de cette majorité dite « pro-européenne » s’inquiètent des alliances du PPE d’Ursula von der Leyen avec l’extrême droite (qui a gagné en puissance lors des dernières élections européennes), notamment pour démanteler des législations environnementales et saboter les réformes éthiques de l’Union.

La présidente de la Commission survivra sans doute à ce nouvel assaut, mais son autorité politique, elle, continue de s’éroder.

Anne-Sophie Gayet a contribué à la rédaction de cet article.