Michel Rocard : "Il est de plus en plus urgent de reprendre le processus d’adhésion de la Turquie à l’UE"
A l’occasion de la remise du rapport de l’International crisis group sur l’adhésion de la Turquie à l’UE, Michel Rocard, membre de la Commission indépendante sur la Turquie, estime, dans un entretien accordé à EURACTIV.com que le président Nicolas Sarkozy pourrait cesser de s’opposer à la poursuite des négociations UE-Turquie.
A l’occasion de la remise du rapport de l’International crisis group sur l’adhésion de la Turquie à l’UE, Michel Rocard, membre de la Commission indépendante sur la Turquie, estime, dans un entretien accordé à EURACTIV.com que le président Nicolas Sarkozy pourrait cesser de s’opposer à la poursuite des négociations UE-Turquie.
Vous venez de signer un rapport, avec plusieurs éminentes personnalités sous la direction du prix Nobel de la paix Martti Ahtisaari, qui va à contre-courant de certaines capitales –dont Paris– en recommandant de poursuivre les négociations d’adhésion de l’UE avec la Turquie. Quels sont vos arguments?
Ceci est le deuxième rapport de la Commission européenne sur la Turquie. Apres le premier rapport [publié en 2004] la situation en Turquie s’est beaucoup détériorée, l’enthousiasme européen a quasiment disparu au Conseil des ministres et dans quelques pays d’Europe, dont la France, l’Allemagne et l’Autriche. De la même façon en Turquie, l’opinion pro-européenne est tombée sous les 50 %. Tout cela est grave, car l’Europe n’a pas un voisinage paisible.
L’évolution réformatrice de la Turquie était largement motivée par la perspective européenne. Cette perspective ouvrait l’espace à un flux d’investissements directs étrangers en Turquie, qui contribuaient à sa croissance ; or ce phénomène s’est ralenti. Par ailleurs, la perspective de changer les habitudes turques, car la Turquie n’est pas une démocratie depuis longtemps, n’est pas la tradition chez eux. Il faudrait une forte pression européenne pour qu’ils changent d’attitude sur le problème kurde, qu’ils traitent le dossier chypriote dans des conditions équilibrées, et laissent l’histoire établir ce qu’il s’est passé en 1915 avec les Arméniens. Tout cela choque la communauté turque.
Pour le public francophone, il faut faire l’analyse des difficultés qu’a eues la France à reconnaître le régime de Vichy. De Gaulle a eu l’air de dire que Vichy, c’était des martiens, qu’ils n’étaient pas Français mais venaient d’ailleurs. Et toute la France s’est abritée derrière ce déni. Longtemps cela nous a arrangé. Il a fallu attendre jusqu’au président Chirac –même Mitterrand n’avait pas osé– pour pouvoir se réconcilier avec une vérité historique.
Le problème est un peu le même en Turquie. Car ce qui est mis en cause, c’est une tradition militaire, une tradition juridique, une tradition journalistique, universitaire : c’est beaucoup. Voila pourquoi ils y vont pas à pas. Et comme le mouvement pro-européen est légèrement bloqué, on a des risques de détérioration. A l’intérieur même du pays, l’idée que l’adhésion à l’UE contribuerait à une stabilisation et à une reconnaissance de la jeune démocratie turque perd du terrain. Le pays pourrait se refermer sur une identité plus musulmane, plus dure et moins soucieuse de la démocratie. Tout cela est très alarmant.
Les considérations de sécurité énergétique y sont-elles pour quelque chose?
Effectivement, nous approchons de la période terrible où la production de pétrole sera à son maximum et où les prix risquent de monter de manière phénoménale à cause de la pénurie de ressources. Par conséquent, pendant toute cette période, la sécurité de l’approvisionnement énergétique devient la clé de la stabilité dans le monde. Il est évident que la Turquie, lieu de passage des pipe-lines venant d’Irak, d’Iran, du Moyen-Orient, tant en pétrole qu’en gaz, est une clé de l’indépendance énergétique européenne. Or si tout cela n’est pas réglé, nous serons obligés de nous rapprocher davantage des Russes, qui ne sont guère plus fiables. Le fait de ne pas traiter les problèmes maintenant entraînera des dégâts croissants dans le futur.
Que dites-vous à Nicolas Sarkozy? Lui dites-vous qu’il doit changer de politique?
J’espère que ses services, ses ministres, son état-major et son cabinet réfléchissent. Il faut qu’ils soient en tout cas assez ouverts pour prendre en compte l’observation des faits. Notre rapport dit qu’il y a une urgence croissante pour reprendre le processus.
La position française va-t-elle évoluer dans les mois qui viennent?
La position française est la position du président de la République. Parce que tout le monde sait bien qu’un certain nombre de membres du gouvernement actuel étaient plutôt favorables à l’adhésion de la Turquie. Dans ces conditions, les ordres de blocage sont formellement respectés, mais il n’y a pas de sabotage français dans le travail quotidien. Cela dit, vous aurez remarqué que les syndicats ouvriers et des salariés, y sont plutôt favorables, parce qu’ils ont compris que la poursuite du développement turc est la condition de l’arrêt du mouvement migratoire vers l’Europe. C’est donc une mesure de prudence. Et les économistes, comme dans l’avis du CNPE (Comité National de Politique Economique) vont dans le même sens. Je pense que M. Sarkozy peut prendre conscience que, les choses s’aggravant, il faut laisser faire le processus.
Pensez-vous qu’il y aura un référendum en France sur l’adhésion de la Turquie, le moment venu?
J’espère que non. Le référendum est une offre aux médias pour manipuler des symboles. Ce n’est plus du tout la démocratie, c’est le coup de force, l’intimidation sur des tabous. Avant de se poser des questions de ce genre, il faut être sûr que les faits sont bien connus, et que l’étrangeté, la bizarrerie et le « je ne connais pas donc je me méfie » seront remplacés par une meilleure information. Mais la vraie question se posera dans une dizaine d’années, de toute façon.