Manifestations, répression, lithium… L’UE face à un dilemme démocratique en Serbie

Alors que les manifestations pro-démocratiques se poursuivent en Serbie et que la méfiance envers Bruxelles grandit, l’UE se retrouve face à un dilemme : défendre ses valeurs démocratiques ou protéger ses intérêts économiques et industriels liés au lithium, métal clé de la transition verte.

EURACTIV.com
Marche des libertés, Novi Sad. [Getty Images/Maxim Konankov_NurPhoto]

Les manifestations antigouvernementales et la controverse sur le développement d’une mine de lithium qui intéresse l’UE en Serbie mettent à rude épreuve les relations déjà fragiles entre les citoyens serbes et Bruxelles.

Les tensions ont atteint un nouveau sommet le 21 octobre, lorsqu’une fusillade et un incendie criminel ont éclaté devant le parlement de Belgrade, blessant un homme. Le gouvernement a qualifié l’incident d’attaque « terroriste », l’associant aux manifestations étudiantes qui secouent la Serbie depuis près d’un an.

L’auteur présumé, un septuagénaire, a affirmé avoir agi par « irritation » face aux tentes de manifestants pro-gouvernementaux installées depuis des mois devant le parlement.

Ces tensions s’inscrivent dans un climat de colère et de défiance né de la tragédie de Novi Sad : l’effondrement, en 2024, d’un auvent ferroviaire mal construit, qui avait tué 16 personnes. La rénovation avait été réalisée par un entrepreneur chinois, et les manifestants ont dénoncé des normes de sécurité insuffisantes et un manque de contrôle.

Ce drame a déclenché un mouvement étudiant de grande ampleur réclamant transparence et responsabilité du gouvernement. Les manifestations, qui ont conduit à la démission du Premier ministre Miloš Vučević, se sont depuis transformées en un mouvement démocratique national.

Face à la contestation, le président serbe Aleksandar Vučić a durci le ton. Lors d’une visite en août dans les locaux vandalisés de son parti nationaliste, le Parti progressiste serbe (SNS), il a promis de libérer le pays « de la terreur et du mal ».

« Nous agirons plus rapidement, plus fermement », a-t-il assuré. « Nous ne demanderons ni l’aide ni la permission de quiconque à l’étranger. »

Une confiance érodée dans l’UE

Dans ce contexte, les violences de la semaine dernière ajoutent encore plus de tension à une situation déjà instable qui nourrit la méfiance à l’égard de Bruxelles.

En effet, de nombreux Serbes continuent de croire que l’Union européenne soutient tacitement le gouvernement d’Aleksandar Vučić, ancien porte-parole du président serbe Slobodan Milošević pendant la guerre des années 90. Certains pensent également qu’il est plus intéressé par la protection des intérêts économiques de l’Europe que par ceux des citoyens serbes, et que c’est pour cette raison qu’il défend le projet controversé de mine de lithium dans la vallée de Jadar.

La Serbie est candidate à l’adhésion à l’UE depuis 2012, mais les progrès tangibles sur cette voie sont lents. Sous Aleksandar Vučić, la Serbie a maintenu ses liens avec la Russie et la Chine, tout en restant ostensiblement un pays candidat de premier plan à l’adhésion à l’UE. À ce titre, le pays reçoit environ 300 millions d’euros de subventions annuelles et 1,5 milliard d’euros de fonds de préadhésion de Bruxelles.

Le gouvernement serbe ne s’est pas non plus aligné sur les sanctions de l’UE contre Moscou, bien qu’il ait condamné l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et ait vendu pour 800 millions d’euros d’armes à l’Ukraine l’année dernière.

De plus, l’organisation Freedom House a déclaré que le parti SNS au pouvoir avait, au fil des ans, « progressivement érodé les droits politiques et les libertés civiles, en exerçant des pressions sur les médias indépendants, l’opposition politique et les organisations de la société civile ».

Malgré les inquiétudes généralisées concernant le recul de la démocratie, l’Union européenne n’a exercé que très peu de pression sur le gouvernement Vučić. Le 22 octobre, à l’approche de l’anniversaire de la tragédie de Novi Sad, le Parlement européen a adopté une résolution condamnant fermement « la polarisation politique actuelle et la répression d’État en Serbie un an après la tragédie de Novi Sad ».

La réaction de la Commission européenne aux manifestations a toutefois été mesurée, la commissaire à l’Elargissement Marta Kos se contentant de qualifier les informations faisant état de violences de « profondément préoccupantes ».

En janvier dernier, une lettre ouverte adressée à l’UE par d’éminents militants serbes demandait expressément à la Commission de condamner plus fermement les manifestations.

« Le régime en place depuis toutes ces années n’aurait malheureusement pas pu s’imposer sans la politique très ambivalente et incohérente de l’Union européenne à l’égard de la Serbie », peut-on lire dans la missive.

Un porte-parole de la Commission européenne a confié à Euractiv que le processus d’élargissement restait le moyen de remédier aux lacunes démocratiques de la Serbie, notamment en matière de liberté des médias, de réforme électorale et d’espace pour la société civile.

« Cela implique également d’éviter toute forme de violence à l’encontre des opposants politiques et des locaux des partis comme moyen de protestation politique », a-t-il déclaré.

Mais pour beaucoup en Serbie, les paroles de l’UE sonnent creux, car de plus en plus de personnes considèrent que l’Union est trop complaisante envers le régime d’Aleksandar Vučić.

Alors que les sondages montraient un soutien de 64 % à l’adhésion à l’UE en décembre 2020, un sondage Eurobaromètre de septembre 2025 montre que le soutien à l’adhésion au bloc est tombé à 33 % des Serbes, soit le taux le plus bas des Balkans occidentaux.

« Tout le monde sait que le processus d’adhésion ne mène nulle part », a affirmé Eric Gordy, professeur de sociologie politique et culturelle à l’University College London.

Selon lui, de nombreux États membres de l’UE ne voient aucun intérêt à accueillir de nouveaux membres qui seraient économiquement dépendants du reste de l’Union et pourraient renforcer le camp anti-UE mené par la Hongrie et la Slovaquie.

Srdjan Majstorović, président du groupe de réflexion Centre for European Policy basé à Belgrade, partage cette préoccupation. Selon lui, le régime autoritaire d’Aleksandar Vučić suscite de plus en plus d’admiration et de sympathie dans les cercles politiques d’extrême droite européens, qui le considèrent comme un « régime d’avant-garde ».

Un champ de mines politique

Une grande partie du sentiment anti-UE provient de la mine de lithium de la vallée de Jadar, développée par la société minière anglo-australienne Rio Tinto.

La mine, qui doit ouvrir d’ici 2028, devrait fournir jusqu’à 90 % de la demande européenne en lithium, pierre angulaire de la transition verte de l’UE, qui cherche à réduire ses émissions, à électrifier les transports et à réduire la dépendance aux combustibles fossiles, notamment russes. Sans un accès régulier au lithium, les ambitions de l’UE en matière de déploiement massif de véhicules électriques et de stockage d’énergie renouvelable risquent de stagner.

« L’UE est probablement consciente que le projet d’exploitation minière du lithium ne peut aboutir si la Serbie a un gouvernement démocratique », a déclaré Eric Gordy. Cela signifie qu’aucun gouvernement véritablement démocratique ne pourrait survivre au sentiment anti-mines en Serbie.

Aujourd’hui, plus de 63 % des Serbes s’opposent au projet, qui a été initialement suspendu en 2022 à la suite de protestations locales, mais qui a ensuite été discrètement relancé grâce à des réformes juridiques et procédurales.

Le projet prévoit également l’utilisation d’acide sulfurique, un problème pour cette région connue pour son agriculture puisque cela pourrait mettre en danger les eaux souterraines et les écosystèmes locaux et, à terme, menacer plus de 20 000 emplois agricoles.

Pour Srdjan Majstorović, la réponse de l’UE à ces préoccupations est insuffisante. Il exhorte les États membres de l’UE qui ont investi en Serbie à reconnaître que la viabilité à long terme de leurs intérêts dépendra de l’émergence d’une gouvernance démocratique.

« À défaut, l’UE risque de se retrouver dans une situation qui rappelle le sentiment exprimé dans une célèbre chanson serbe : « Où étiez-vous quand je n’étais personne […] comment puis-je vous faire confiance maintenant ? » »