Les betteraviers français se sentent désarmés face à leurs voisins européens

Entre 2 et 4000 agriculteurs ont manifesté ce mercredi (8 février) à Paris contre la récente décision de la France de ne pas renouveler l'usage des néonicotinoïdes pour la culture des betteraves, alors que tous les pays européens ne sont pas logés à la même enseigne.

Euractiv France
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Plus de 600 tracteurs ont défilé sur l'esplanade des Invalides à Paris, le 8 février. [Hugo STRUNA]

Entre 2 et 4000 agriculteurs ont manifesté mercredi (8 février) à Paris contre la récente décision de la France de ne pas renouveler l’usage des néonicotinoïdes pour les cultures de betteraves, alors que tous les pays européens ne sont pas logés à la même enseigne.

L’incompréhension. C’est le sentiment qui planait sur la manifestation des agriculteurs lancée mercredi à l’appel de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA).

Selon le syndicat majoritaire, plus de 600 camions et près de 4000 paysans, venus de 30 départements, ont convergé vers le cœur de la capitale, sur l’esplanade des Invalides.

Ce qui a mis le feu aux poudres : la décision de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) du 19 janvier dernier, rendant illégale les dérogations à l’interdiction des néonicotinoïdes. La France a pris acte de cette décision en ne renouvelant pas sa propre dérogation accordée aux betteraviers depuis deux ans.

Initialement, les néonicotinoïdes ont été interdits en France en 2018, compte tenu de leur toxicité pour la biodiversité, en particulier pour les insectes pollinisateurs. Mais après la dramatique épidémie de jaunisse de 2020 qui a détruit 30 % des cultures betteravières, les semences enrobées de pesticides avaient finalement été autorisées pour cette filière en 2021 et 2022.

Double distorsion

Chez les agriculteurs français, la première incompréhension porte sur la concurrence déloyale des autres pays européens.

« On est en distorsion complète avec l’Allemagne qui a encore de quoi protéger ses cultures. Les Allemands, eux, sont armés. Pas nous ! » lance à EURACTIV Damien Greffin, Président de la FDSEA Île-de-France, lui-même betteravier dans l’Essonne.

En effet, si l’Europe bannit aujourd’hui quatre molécules de la famille des néonicotinoïdes, certaines n’ont jamais été interdites dans l’UE. C’est le cas de l’acétamipride, que l’Allemagne, deuxième gros producteurs après la France, mais aussi l’Italie, l’Espagne, la Pologne et la Suisse, utilisent allègrement en pulvérisation.

La France, elle, proscrit l’ensemble des néonicotinoïdes. En supprimant ses dérogations exceptionnelles, elle redevient le pays le plus restrictif sur ce plan.

Autre injustice criante pour la filière : le fait que certains pays puissent maintenir leurs dérogations en 2023 et ainsi contrevenir au droit communautaire. C’est le cas de huit pays : la République Tchèque, l’Espagne, la Croatie, la Hongrie, la Roumanie, la Lituanie, la Slovaquie et la Finlande.

« Nous avons affaire à une double distorsion : une différence de prise en compte des décisions européennes selon les pays, et l’autre liée à cette spécificité française qui en fait plus que les autres. Résultat, nous allons commencer les semi démunis », résume Nicolas Rialland, directeur général de la Confédération Générale des Planteurs de Betteraves (CGB).

Importation de sucre des pays tiers

Car le spectre de la jaunisse de 2020 hante toujours l’ensemble de la filière sucre. Les betteraviers disposent bien d’un autre pesticide utilisé de façon curative – contrairement aux semences qui préviennent l’arrivée du puceron responsable de la jaunisse  – la flonicamide, plus connu sous le nom du produit d’usage, le Teppeki.

Nicolas Rialland coupe court : « C’est ce que nous avons utilisé en 2020, on a vu le résultat… ». Pour les agriculteurs rencontrés dans le cortège, une fois que le puceron est installé, difficile de s’en débarrasser, malgré le Teppeki. « Il va falloir pulvériser deux fois par jour, ce n’est pas possible » prévient un betteravier de Seine-et-Marne à EURACTIV, qui raconte avoir perdu 70 % de sa production lors de cette « année noire » de 2020.

Les associations environnementales et de nombreux scientifiques recommandent d’autres leviers, non-chimiques qui, combinés, peuvent s’avérer efficaces. L’un d’eux consiste à cultiver avec les betteraves des plantes répulsives comme certaines céréales.

Lancé il y a plus de deux ans, le Plan national de recherche et d’innovation (PNRI), un programme de recherche à 20 milliards d’euros piloté par l’Inrae, devrait apporter des alternatives et des protections intéressantes de ce type, mais aussi de nouvelles variétés plus résistantes.

Si la filière attend beaucoup de ces travaux, rien ne pourra remplacer à court terme les traitements de semence, selon les exploitants.

D’après les chiffres du CGB, si les contaminations de 2020 devaient se reproduire, le manque à gagner pourrait atteindre 1 milliard d’euros : 500 millions pour les sucreries et 500 millions pour les producteurs.

Nicolas Rialland n’écarte pas ce scénario catastrophe : «  Cette année, les conditions climatiques sont similaires. On peut craindre de rejouer 2020 avec une forte présence de pucerons. »

Du fait de son climat océanique et de la douceur de ses hivers – accentuée par le réchauffement climatique – la France est plus vulnérable aux contaminations, contrairement aux pays de l’Est de l’Europe tels que l’Allemagne ou la Pologne, où les longues périodes de gels réduisent les risques de maladie.

« Nous allons tout simplement éradiquer la production betteravière en Europe, s’inquiète de son côté Damien Greffin. Cela signifie devenir tributaire des autres pays producteurs de sucre comme le Brésil, l’Argentine et d’autres. »

L’Europe, déjà exportatrice net de sucre, dépend d’environ 15 % des pays tiers. Pour Nicolas Rialland, c’est la souveraineté française et européenne qui est en jeu. « Dans le contexte actuel, c’est l’incompréhension », souligne-t-il.

Aides et clauses de sauvegarde

Mercredi matin, en marge de la manifestation, le ministre de l’Agriculture et de la Souveraineté Alimentaire Marc Fesneau a reçu les représentants des syndicats. Il a réitéré sa promesse de dédommagement des pertes en cas de jaunisse en 2023. Selon les organisations, il y a en effet urgence à rassurer les betteraviers qui démarrent les semis dans quelques semaines.

Mais sur les modalités, le flou reste total. « Nous avons besoin de chiffres précis. Pour 2020, nous avions été dédommagés à hauteur de 69 millions d’euros pour 220 millions d’euros de tonnage perdu. Il en manque 160. Le compte n’y est toujours pas », précise Nicolas Rialland.

Damien Greffin prévient quant à lui : « Cette mesure devra être notifiée à Bruxelles. Il faudra au passage que les Allemands acceptent. Ce qui n’est pas gagné. »

Le 23 janvier dernier, Marc Fesneau a annoncé vouloir « faire activer au niveau européen les clauses de sauvegarde pour qu’il n’y ait pas de distorsion de concurrence », et que les importations de sucre respectent nos standards. Sans plus de précision pour le moment. L’objectif est surtout que l’arrêt de la CJUE soit bien appliquée par l’ensemble des pays membres.

Aujourd’hui, la France domine la production de betterave sucrière avec 400 000 ha. Suit l’Allemagne avec 350 000 ha, puis la Pologne (250 000), les Pays-Bas (80 000) la République Tchèque (65 000) et la Belgique (55 000).

Avec 4,5% de parts de marché, l’hexagone est le quatrième exportateur mondial de sucre.

« Il ne faudrait pas que ces décisions viennent affaiblir la filière française au profit de l’Allemagne. C’est compliqué d’expliquer cela aux agriculteurs ».

« Si on voulait créer de l’anti-européisme, on ne s’y prendrait pas mieux », conclut le Président de la FDSEA Île-de-France Damien Greffin.