Malgré ses efforts, le retard de l’Europe en matière d’IA se creuse

L’Union européenne est très en retard par rapport à d’autres pays dans le monde en matière d’informatique appliquée à l’intelligence artificielle (IA), et les projets actuels pourraient ne pas suffire à combler cet écart.

EURACTIV.com
AI Supercomputers – divided
Le PDG Jensen Huang et le siège de NVIDIA en Californie à gauche et Ekaterina Zakharieva, Henna Virkkunen et la Commission européenne à droite. [Photo d'illustration d'Esther Snippe pour Euractiv. Crédit photo : Getty Images]

L’Union européenne (UE) accuse un sérieux retard par rapport à d’autres pays dans le monde en matière d’informatique appliquée à l’intelligence artificielle (IA), et les projets actuels pourraient ne pas suffire à combler cet écart.

L’IA est au cœur de la géopolitique technologique, les entreprises et les gouvernements se dotent de ressources informatiques pour former et exploiter de grands modèles d’IA.

L’UE ne dispose pas de grandes entreprises privées spécialisées dans l’IA et le matériel informatique, elle tente donc péniblement de compenser cette lacune par des projets institutionnels.

Le principal projet de l’UE en la matière est l’entreprise commune pour le calcul à haute performance européen (EuroHPC), qui met à disposition la capacité des centres de données à des fins scientifiques et est financée par les institutions européennes. En janvier dernier, la Commission européenne a lancé l’initiative des usines d’IA, qui vise à rendre les ressources informatiques accessibles aux non-scientifiques et à spécialiser certaines parties pour l’IA.

Toutefois, la capacité totale du projet phare d’EuroHPC, encore en développement, correspond à environ un quart de celle d’un centre de données déjà opérationnel construit par l’entreprise américaine xAI d’Elon Musk, et est surpassée par 20 à 1 par les projets déclarés par OpenAI avec des échéances similaires.

En effet, le supercalculateur européen le plus puissant d’Europe, Jupiter, disposera de 24 000 semi-conducteurs de pointe et sera opérationnel en 2025. Or, xAI d’Elon Musk et l’entreprise américaine NVIDIA ont déclaré être « en train de doubler la taille » d’un centre de données déjà opérationnel avec 100 000 semi-conducteurs de ce type.

En 2025, OpenAI aura accès à un centre de données de 100 000 semi-conducteurs dont les performances de calcul seront cinq fois supérieures à celles déployées dans Jupiter. OpenAI et Microsoft prévoient par ailleurs la construction d’un centre de données de 100 milliards de dollars pour 2028, selon un article de The Information.

« Ce que l’UE va investir dans chacune de ces usines d’IA est de l’ordre de dizaines de millions [d’euros] », ce qui est le « mauvais ordre de grandeur de l’investissement », explique à Euractiv Holger Hoos, professeur pour l’IA à l’École supérieure polytechnique de Rhénanie-Westphalie d’Aix-la-Chapelle et détenant un prix Chaire Alexander-von-Humboldt.

Tout le monde n’est pas d’accord avec cette analyse. Evangelos Floros, responsable du secteur de l’infrastructure à EuroHPC, considère que même si « nous n’avons pas des milliards, il s’agit là d’un coup de pouce significatif ».

L’angle mort informatique de la Commission

Cependant, ni les institutions européennes ni personne au niveau mondial ne sait exactement quelles sont les ressources informatiques disponibles, ce qui rend les comparaisons difficiles.

Sur le site web de la Commission, on apprend qu’EuroHPC comprend trois des dix meilleurs supercalculateurs au monde.

Le classement TOP500 auquel se réfère l’exécutif de l’UE pour affirmer cela n’est toutefois pas vraiment significatif en matière d’IA, explique à Euractiv Lennart Heim, chercheur en informatique et en politique de l’IA pour la société de conseil américaine RAND.

« Mais le plus gros problème de cette liste est qu’elle n’est tout simplement pas exhaustive », précise-t-il.

Personne ne sait de combien de ressources informatiques optimisées pour l’IA disposent Amazon, Microsoft, Google, Meta, ou des pays comme la Chine.

À titre de comparaison, Amazon, Microsoft et Google détiennent à eux seuls environ deux tiers du marché mondial de l’informatique dématérialisée. Pour les semi-conducteurs optimisés pour l’IA, le marché « est probablement plus concentré », affirme Lennart Heim.

Données issues de la recherche de Lennart Heim et d’autres chercheurs, cartographiant la concentration du marché dans la chaîne de valeur de l’informatique de l’IA, la conception de semi-conducteurs n’incluant pas ceux non destinés à la vente comme les unités de traitement de tenseur (TPU) de Google, et la fourniture d’ordinateurs couvrant le marché de l’informatique dématérialisée (cloud), et l’informatique non optimisée pour l’IA.

Répartition de la puissance informatique

Au delà de la question de l’échelle, Holger Hoos pense que la manière dont la puissance de calcul sera répartie empêchera effectivement l’UE d’être compétitive au niveau mondial. « Le plan actuel [de l’UE] pour les usines d’IA a été réduit à quelque chose de presque insignifiant », explique-t-il, ajoutant qu’« il va être divisé, comme d’habitude, de 10 à 12 façons, avec une ambition et un financement modestes pour chaque site ».

Les ressources d’EuroHPC sont réparties selon trois axes : entre les usines d’IA et les autres applications, entre les États membres hôtes et la Commission, et entre les utilisateurs qui demandent l’accès (chercheurs, grandes entreprises, PME et start-ups).

Au lieu de laisser la Commission et les États membres gérer de nombreuses petites initiatives, le professeur préconise qu’une institution experte indépendante gère une ou quelques usines d’IA susceptibles d’atteindre la « masse critique » de calcul nécessaire aux projets d’IA à grande échelle.

Holger Hoos fait partie d’un groupe de chercheurs et de think tanks qui appellent à un projet de 100 milliards d’euros pour le « CERN [l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire] pour l’IA », mais cela semble peu probable.

« Mon objectif serait de lancer au moins cinq usines d’IA en Europe dans les 100 premiers jours du mandat de la Commission, et de poursuivre cet effort tout au long de mon mandat, afin de permettre aux start-ups et aux PME d’utiliser une infrastructure informatique de premier plan », a écrit la vice-présidente exécutive désignée à la Souveraineté technologique Henna Virkkunen la semaine dernière dans sa réponse aux questions écrites du Parlement.

Mise à l’échelle

Selon les recherches de Lennart Heim ainsi que d’autres chercheurs, la part des travaux de recherche nécessitant une puissance de calcul intensive a diminué dans le monde universitaire au cours des 15 dernières années.

EuroHPC est destiné à la « recherche publique, à la science ouverte, et se concentrera davantage sur l’entraînement des modèles [d’IA] », explique Evangelos Floros. À ces fins, « la capacité que nous allons déployer sera suffisante pour l’Europe », estime le responsable de l’infrastructure à EuroHPC.

Toutefois, la question de l’efficacité de l’approche actuelle, notamment la mise à l’échelle des grands modèles de langage, reste ouverte — certains affirmant qu’il s’agit d’une impasse.

En Europe, nombre de personnes questionnent l’efficacité des initiatives existantes et appellent à un projet à grande échelle pour augmenter les ressources informatiques de l’Europe selon les normes mondiales.

Le CEPS, un groupe de réflexion influent, la Confédération des laboratoires de recherche en intelligence artificielle en Europe, cofondée par Holger Hoos, et le Centre international pour les générations futures, récemment créé, affirment tous les trois que l’Europe a besoin de toute urgence d’un projet de grande ambition et à grande échelle dans le domaine de l’IA.

« Si nous ne prenons pas les bonnes mesures au cours des 36 prochains mois, rattraper notre retard de manière significative pour protéger notre souveraineté technologique et garantir notre capacité d’innovation à l’avenir deviendra si coûteux que j’ai peu d’espoir que cela se fasse », avertit Holger Hoos.

« Et ce serait vraiment désastreux », conclu-t-il.