Mal-être, suicides dans le milieu agricole : la parole se libère
Le mal-être chez les agriculteurs était à l’ordre du jour d’une table ronde ce mercredi 15 juin, organisée par plusieurs acteurs du monde agricole.
Le mal-être chez les agriculteurs était à l’ordre du jour d’une table ronde ce mercredi 15 juin, organisée par plusieurs acteurs du monde agricole.
La scène est inhabituelle. Karine, éleveuse de chèvres depuis 10 ans dans une petite exploitation de l’Isère se confie sur les raisons qui l’ont poussée à mettre son travail entre parenthèses.
La goutte d’eau qui a fait déborder le vase est tombée il y a un an et demi, en plein Covid. Du jour au lendemain, Karine a perdu ses clients ; son mari, moniteur de ski, a dû cesser son activité. Un simple rendez-vous avec une assistante de la Mutualité sociale agricole (MSA) sur sa situation l’a fait basculer.
« Je me suis effondrée en pleurs. Je me suis excusée, disant que j’étais sur les nerfs. C’était un choc, car pour moi, tout était normal, je vivais comme cela depuis des années. Elle m’a répondu que ce n’était plus possible… »
Déni des difficultés
« Parlons-en ! » : le titre de la rencontre réunissant différents spécialistes autour de Karine dit tout du stade où nous en sommes actuellement. Car le sujet récurrent, hautement sensible, est encore tabou chez les principaux concernés.
« L’agriculteur est le dernier à se préoccuper de lui-même. Il y a d’abord ses animaux, sa ferme. Lui, passe en dernier » souligne l’intervenante Christelle Guicherd, psychologue et doctorante à l’université Lyon 2.
Rythme de travail harassant – « 7 jours sur 7, presque 24h sur 24 » insiste l’éleveuse -, revenus à la fois dérisoires et aléatoires, avenir incertain… La dureté de la profession génère souvent épuisement, dérèglement physique et psychique. Jusqu’à la dépression, voire au suicide.
Selon les données les plus récentes de la sécurité sociale agricole (MSA), 529 suicides ont été dénombrés en 2016, soit presque deux par jour. Un taux 40 % supérieur à la moyenne de la population française.
Pourtant, d’après les invités, ils sont les premiers à minimiser leur mal-être. Le déni des difficultés les empêche souvent de demander de l’aide. Et pas question de s’accorder le moindre répit. « Être en arrêt-maladie pour un exploitant c’est un leurre. À moins d’être cloué au lit ou hospitalisé », assure la psychologue.
« Il faut aller là où ils se terrent. Aller à leur rencontre. Pour créer un lien de confiance » lance-t-elle.
Réseau Agri Sentinelles
La question de la détection est au centre de la prévention. Depuis quelques années plusieurs dispositifs d’alerte ont été mis en place comme le numéro de téléphone AGRI’ECOUTE ou encore le réseau des sentinelles.
Repérer, alerter et orienter, tel est l’objectif du réseau « Agri Sentinelles ». Des volontaires répartis sur tout le territoire sont mobilisés pour témoigner et partager des situations de détresse repérées chez les agriculteurs de leur entourage. Vétérinaires, élus, retraités, travailleurs sociaux ou encore un voisin : toute personne peut se former pendant une journée et contribuer à cet effort collectif.
La diversité des sentinelles, dont l’activité reste confidentielle, est la clé du dispositif. Les familles ne sont pas toujours les mieux placées, de même que les professionnels de santé, peu formés à la question des idées suicidaires, demeurent souvent impuissants.
Selon le psychiatre Fabrice Jollant, 90 % des morts de suicide avaient vu un médecin dans l’année ; 30 % dans le mois. Or, dans tous les cas, un signe peut trahir un mal-être, comme un message, une confidence… Pour lui, « tout ce qui peut permettre de capter ces signaux est positifs […] Il faut que tout le monde soit là. »
Plan de Prévention
Au début de l’année, le gouvernement a pris l’initiative de lancer un vaste Plan de Prévention du mal-être en agriculture, visant à apporter des réponses à ce phénomène tragique et à amplifier l’implantation des sentinelles.
« Ce qui est nouveau concernant le mal-être du monde agricole, c’est qu’il y a aujourd’hui une politique publique globale (avec la prise en compte des aspects économiques, sociaux, politiques…) et qui s’appuie sur ce qui a déjà été fait », explique Daniel Lenoir, coordinateur national interministériel du plan, nommé en début d’année par les ministres de l’agriculture, de la santé, et des retraites.
Il confie à EURACTIV s’être fixé un objectif de 5 000 sentinelles, 50 au moins par département, « un maillage territorial suffisant pour avoir plusieurs personnes à proximité de chaque agriculteur. »
Le Plan de Prévention prévoit également différentes actions d’aides et d’accompagnements en cours de concrétisation. Elles seront pilotées par des comités nationaux et des comités techniques départementaux avec des référents à la fois économique, santé, social, politique.
Parmi les chantiers, la reconnaissance du mal-être des agriculteurs comme maladie professionnelle, mais aussi des mesures économiques telles que la récente procédure d’Aide à la relance des exploitations agricoles (AREA). Par ailleurs, un décret sur l’accompagnement des familles endeuillées a été décidé au début de l’année.
Libération de la parole
Pour Daniel Lenoir, ces moments d’échange autour de Karine et des acteurs du monde agricole, des soignants, furent « l’occasion d’accélérer le processus ». Reste à communiquer davantage selon lui. Si le grand public est aujourd’hui plus familier du phénomène, notamment grâce au film d’Edouard Bergeon (Au nom de la terre) sorti en 2019, c’est aux agriculteurs qu’il faut continuer à s’adresser.
« Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas le fait de parler du risque qui incite au suicide, c’est le fait de ne pas en parler. Le fait de libérer la parole, de parler du suicide est le premier acte de prévention des risques » affirme le haut fonctionnaire français, agronome de formation.
Après avoir mis un terme temporaire à son activité, Karine a suivi une formation proposée par la chambre d’agriculture, « Partir pour rebondir ». « Le mal-être met des années et des années à s’installer. Et plus il met de temps à s’installer, plus on met de temps à s’en sortir », conclut l’éleveuse qui recommande d’intervenir le plus tôt possible.