L'Union européenne veut ouvrir une nouvelle route vers l'Inde

Le monde est de plus en plus étroit pour l’Europe. Alors que l'alliance avec le grand frère américain est en train de se déliter, que la Chine est trop dangereuse et que la Russie reste la Russie, l'Union européenne (UE) cherche de nouveaux amis. Ursula von der Leyen fait le pari de les trouver dans le sous-continent indien.

EURACTIV.com
Narendra Modi – Ursula Von Der Leyen meeting in India
Le Premier ministre indien Narendra Modi (à droite) rencontre la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen (à gauche) à New Delhi, en Inde, le 25 avril 2022. [Bureau d'information de la presse indienne / Document / Agence Anadolu via Getty Images]

BRUXELLES — Le monde est de plus en plus étroit pour l’Europe. Alors que l’alliance avec le grand frère américain est en train de se déliter, que la Chine est trop dangereuse et que la Russie reste la Russie, l’Union européenne (UE) cherche de nouveaux amis. Ursula von der Leyen fait le pari de les trouver dans le sous-continent indien. 

Accompagnée de 21 commissaires, Ursula von der Leyen se rendra jeudi à New Delhi afin de, pour reprendre le jargon de l’UE, « renforcer les liens » avec la cinquième économie mondiale.

L’UE s’efforce en effet de renforcer ses partenariats commerciaux avec un certain nombre de pays clés, dont les États du Mercosur et ceux d’Asie du Sud-Est. Les envoyés européens participeront à un Conseil UE-Inde pour le commerce et la technologie, l’un des deux seuls formats de ce type, l’autre étant un forum bilatéral de l’UE avec les États-Unis.

«  Le potentiel d’une plus grande coopération a été identifié il y a un certain temps », a déclaré aux journalistes un responsable de l’UE chargé des préparatifs du voyage. « Mais le moment choisi pour cette visite est bien sûr particulièrement intéressant, compte tenu des derniers développements au niveau mondial », a-t-il ajouté.

« Priorité stratégique »

Dans le cadre de ses préparatifs, la Commission a expliqué aux ambassadeurs de l’UE qu’elle considérait les relations avec l’Inde comme une « priorité stratégique », ont indiqué des sources proches des négociations.

Le plan de travail de la Commission pour l’année 2025, consulté par Euractiv, indique que l’exécutif de l’Union devrait présenter un nouveau programme stratégique UE-Inde au printemps.

Les deux parties devraient vanter « l’approfondissement des relations bilatérales » et la « convergence stratégique croissante » entre l’UE et l’Inde, selon un projet de déclaration du Conseil UE-Inde pour le commerce et la technologie, consulté par Euractiv.

Les responsables de l’UE affirment que l’Union devrait explorer les moyens de coopérer plus étroitement en matière de sécurité et de défense et envisager les avantages mutuels d’une amélioration des relations économiques, notamment l’amélioration des chaînes d’approvisionnement et des investissements directs étrangers.

Selon eux, il s’agira notamment de s’engager de façon plus importante dans la sécurité de la région indo-pacifique.

« Les Indiens sont fondamentalement intéressés par un espace Indo-Pacifique libre, ouvert et sûr. De la même manière, nous considérons que la progression de la Russie en Ukraine est fondamentalement liée au processus de sécurité eurasien et est-asiatique », a ajouté le responsable.

« L’Inde est également préoccupée par l’imprévisibilité des politiques américaines  », explique pour Euractiv James Crabtree, membre du European Council on Foreign Relations (ECFR).

« Compte tenu des événements à Washington, des liens plus étroits avec l’Europe peuvent apporter un équilibre utile alors que l’Inde continue de se positionner entre les grandes puissances mondiales », ajoute-t-il.

Les relations avec la Russie

Le sujet tabou de la visite sera les liens étroits qu’entretiennent New Delhi et Moscou.

Le Premier ministre Narendra Modi s’est rendu deux fois en Russie en 2024, et le président Vladimir Poutine devrait lui rendre la pareille cette année.

Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, les partenaires occidentaux ont critiqué l’attitude amicale de l’Inde envers la Russie, la décision du gouvernement indien de ne pas condamner l’invasion et son refus de rejoindre les sanctions internationales prises contre Moscou.

Une éventuelle avancée dans les négociations de paix entre les États-Unis et la Russie sur l’Ukraine pourrait donner à l’Europe un nouvel atout pour rapprocher l’Inde de l’Occident.

Mais pour l’instant, l’un des principaux griefs de l’Europe est que, malgré les sanctions occidentales, les raffineries indiennes ont bénéficié de la baisse des prix du pétrole russe. New Delhi a contribué à transformer le pétrole brut russe en diesel et en essence pour le marché mondial, alimentant la machine de guerre russe.

Selon les responsables de l’UE en charge des préparatifs des rencontres, les Européens devraient évoquer la question de l’application par l’Inde des sanctions, mais ne s’attendent pas à ce que le pétrole russe soit au centre des discussions.

« Nous devrions arrêter de réprimander l’Inde pour ses achats de pétrole à la Russie. Ce n’est pas un bon levier, car tous les produits raffinés sont destinés à des acheteurs européens », a souligné un diplomate de l’UE.

« Nous devrions plutôt les attaquer sur les exportations de haute technologie vers la Russie, car ils savent que c’est là le problème », selon le diplomate.

La matériel russe constituait 65 % des achats militaires de l’Inde ces deux dernières décennies, mais  New Delhi a récemment fait des efforts pour réduire progressivement sa dépendance à l’égard de Moscou dans ce domaine.

À long terme, les diplomates de l’UE estiment qu’une partie d’un accord plus stratégique avec New Delhi pourrait consister à remplacer certains de ces achats par des alternatives européennes. La France a par exemple récemment signé un contrat de plusieurs milliards de dollars pour fournir à l’Inde des avions de chasse.

L’amélioration récente des relations entre la Russie et la Chine a de plus rendu rendu New Delhi méfiante.

« Si nous sommes intelligents, nous pouvons utiliser cela à notre avantage, en disant ‘écoutez, votre ennemi est notre ennemi’ — alors coopérons plus étroitement », a expliqué un deuxième diplomate de l’UE.

La relance des négociations commerciales ?

Les divergences de vues sur le commerce, alors que les échanges n’ont progressé que lentement ces dernières années, risquent d’être un obstacle majeur au resserrement des liens entre l’Inde et l’UE.

Bruxelles et New Delhi ont repris des discussions en 2022 sur un nouvel accord global entre les deux blocs, après plus de huit ans de négociations infructueuses, alors que les États de l’UE souhaitent réduire les risques liés à la Chine.

La lenteur des progrès dans la mise en place des trois groupes de travail du Conseil UE-Inde pour le commerce et la technologie — sur les technologies stratégiques ; les technologies numériques, vertes et propres ; et les chaînes de valeur résilientes, le commerce et l’investissement — a cependant quelque peu entamé l’enthousiasme des uns et des autres.

Les partisans d’un accord estiment qu’un meilleur accès au vaste marché indien pourrait réduire la dépendance de l’UE à la Chine. Les responsables européens insistent cependant sur le fait qu’il sera impossible de remplacer les échanges avec Pékin par des échanges avec l’Inde, car les marchandises concernées ne sont pas les mêmes.

Un accord pourrait entraîner une augmentation des importations de biens essentiels en provenance de l’Inde, tels que les avions, les machines électriques, les produits chimiques et les diamants, ainsi qu’une meilleure normalisation dans le secteur des services numériques.

L’UE a également fait pression pour obtenir une baisse des droits de douane afin de faciliter l’accès aux marchés indiens pour ses exportations de voitures, de boissons alcoolisées et de produits agroalimentaires, tels que le fromage.

L’Inde, quant à elle, est considérée comme bénéficiant davantage des services et souhaiterait que les professionnels indiens puissent obtenir plus facilement des visas pour l’UE. New Delhi vise également un avantage concurrentiel pour ses principales exportations vers l’UE — vêtements, acier, produits pétroliers, machines électriques et produits pharmaceutiques.

Les dirigeants des deux parties avaient déclaré avec optimisme que l’objectif était de parvenir à un accord avant que les électeurs en Inde et dans l’UE ne se rendent aux urnes en 2024.

Peu de progrès ont cependant depuis été réalisés, les responsables indiens blâmant l’UE pour ses normes « irrationnelles » en matière d’agriculture et de protection de l’environnement.

L’agriculture est un obstacle majeur. Les différences entre les deux systèmes — et leur importance stratégique pour l’emploi et l’économie — sont en effet considérables.

En Inde, qui abrite près de 18 % de la population mondiale, les secteurs de l’agriculture, de la sylviculture et de la pêche ont contribué à 16 % du PIB en 2023. Ces secteurs emploient 44 % de la main-d’œuvre. En revanche, le secteur agricole de l’UE n’emploie que 5 % de ses travailleurs et représente 1,3 % de son PIB.

Le sucre est l’un des nombreux produits qui pourraient devenir un sujet sensible. Certains États de l’UE, tels que l’Allemagne, estiment que l’agriculture devrait être exclue d’un futur accord afin d’accélérer les négociations. Selon Berlin, l’accent devrait plutôt être mis sur l’industrie et la technologie.

New Delhi n’est pas favorable à cette approche, et c’est le moins qu’on puisse dire, car les dirigeants considèrent l’agriculture comme l’épine dorsale de tout accord.

Le ministre indien du Commerce, Piyush Goyal, a déclaré en octobre qu’un accord de libre-échange ne pouvait être conclu si l’UE insistait pour obtenir l’accès au secteur laitier du pays.

Les négociations étant au point mort, certains diplomates des États membres de l’UE ont indiqué qu’ils seraient de plus en plus ouverts à la conclusion d’un accord moins ambitieux, axé sur les accords technologiques et industriels, car cela permettrait aux entreprises européennes de profiter de la croissance de l’économie indienne.

* Thomas Moller-Nielsen a contribué à la rédaction de cet article.

(LG)