Lukas Macek : «La République tchèque est une cible idéale pour le président français»

Au lendemain des déclarations du président tchèque Mirek Topolanek sur la vision protectionniste de l’UE de Nicolas Sarkozy dans la crise, le chercheur tchèque Lukas Macek, directeur de sciences-po Dijon, analyse, pour EURACTIV.fr, les relations entre Prague et Paris, six semaines après le passage de témoin entre présidences de l’UE.

Au lendemain des déclarations du président tchèque Mirek Topolanek sur la vision protectionniste de l’UE de Nicolas Sarkozy dans la crise, le chercheur tchèque Lukas Macek, directeur de sciences-po Dijon, analyse, pour EURACTIV.fr, les relations entre Prague et Paris, six semaines après le passage de témoin entre présidences de l’UE.

Nicolas Sarkozy a estimé, dans son interview du 5 février, qu’il n’était pas justifié de créer «une usine en Tchéquie pour vendre des voitures en France». Trois jours après, le premier ministre tchèque Mirek Topolanek a souligné que la volonté de Nicolas Sarkozy de réduire les délocalisations dans le secteur de l’automobile était une menace pour la ratification du traité de Lisbonne par Prague. Quel regard portez-vous sur ces deux déclaration?

Nous sommes témoins d’une surenchère des deux cotés. Je pense qu’il était à la fois inutile et très contreproductif de la part du président Sarkozy d’avoir utilisé ces exemples dans son interview et d’avoir parlé nommément de la République tchèque. De ce point de vue, je peux comprendre la volonté du premier ministre tchèque de réagir.

Il est tout à fait légitime et sain que le président du Conseil européen en exercice rappelle en termes généraux le fait que les États membres doivent éviter de sombrer dans le « surprotectionisme » dans un contexte aussi difficile. Néanmoins, la façon très directe, de viser le président français est toute aussi maladroite que l’a été l’exemple de la République tchèque par le président Sarkozy.

Que pensez vous de l’attitude de Nicolas Sarkozy ses dernières semaines par rapport à la Présidence tchèque de l’UE? Aurait-il du se mettre davantage en retrait, notamment dans la gestion de la crise économique et du plan de paix entre Gaza et Israël? 

Etant données toutes les polémiques qui entouraient le passage de témoin entre la France et la République tchèque, le président Sarkozy aurait du adopter une attitude extrêmement prudente et réservée. Or, le président et son entourage ont, de façon répétitive, laché dans la presse française des petites phrases dures, voire menaçantes sur la présidence tchèque.

Il y a une volonté délibérée de mettre en valeur la présidence française en montrant du doigt les défaillances des Tchèques. Autrement dit, il s’agit de pousser au maximum le contraste entre les deux présidences. D’un coté, nous assistons à une autocongratulation très forte de la présidence française qui pourtant a eu aussi des points faibles. De l’autre, il y a une façon unilatérale et très excessive de condamner la présidence tchèque en bloc, et de la disqualifier avant même qu’elle n’ait commencée.

Nicolas Sarkozy veut mettre en valeur son idée de la nécessité d’un leadership fort et si possible institutionnalisé des grands pays de l’Union européenne. Il y a une volonté de discréditer la présidence tournante en son principe et le rôle des petits et moyens pays dans l’UE en général.

Cette attitude devient assez nuisible, d’autant plus que même après la ratification du traité de Lisbonne la présidence tournante va continuer à s’exercer. Plus au niveau du Conseil européen mais au niveau du Conseil des ministres à l’exception de celui de la PESC. C’est une façon d’exacerber l’impression de l’opinion française que l’Union Européenne fonctionne uniquement si elle est présidée par un grand pays.

Les réactions du président français ne sont-t-elles pas guidées par l’euroscepticisme du Président tchèque?

De ce point de vue là, la République tchèque est une cible idéale pour le président français. Au delà du fait que ce pays est «de taille moyenne», sa ligne politique sur l’Europe est peu claire. Notamment à cause du président Klaus, ce pays donne l’image d’être très eurosceptique. Mais il faut nuancer cette perception. D’une part le président a une influence très faible sur la présidence, qui est complètement entre les mains du gouvernement lui même composé de trois parties dont deux sont plutôt europhiles.

D’autre part, sur les six premières semaines de présidence de la République tchèque, il y a sûrement des points qui posent questions. On pourrait par exemple souhaiter une présidence plus active. D’un autre coté je ne pense pas que l’on puisse la discréditer complètement. La volonté de la République tchèque de travailler plus étroitement avec la Commission européenne est plutôt une bonne chose. C’est peut être aussi un rééquilibrage par rapport à une pratique très soliste de la présidence française.

Y a t il eu dans le passé des passations de pouvoir aussi difficiles?

Je ne vois pas de précédent. Il y a certainement du y avoir des tensions, mais je ne me rappelle pas, au moins récemment, d’une transmission aussi controversée, entourée d’autant de débats, de doutes, de méfiances. Je pense que c’est quand même lié à un contexte particulier et à des personnes. Une présidence a rarement été aussi personnifiée et basée sur le tempérament d’une seule personne que la présidence française.

Le Président Sarkozy a déclaré que l’Europe l’avait «changé». Peut on constater ce changement?

Je suis persuadé qu’à terme, le souvenir de la présidence Française sera très largement lié à la capacité du président français à jouer le jeu européen une fois qu’il a passé la main. Pour le moment je suis un peu déçu. Il est en train en partie de ruiner le bilan largement positif de son action. Il serait de l’intérêt de la France et de son président d’aborder sa relation avec la présidence tchèque avec beaucoup plus d’empathie.