L’UE appelle à une transition pacifique en Syrie, mais ne sait pas avec qui dialoguer

Alors que l’UE a appelé lundi 9 décembre à une transition politique pacifique en Syrie, elle devra résoudre l’épineuse question de savoir avec qui engager le dialogue dans la région au lendemain de l’éviction du président syrien Bachar al-Assad.

EURACTIV.com
Reactions In Syria To Fall Of Assad Regime In Syria
Actuellement, le groupe le plus puissant en Syrie — fer de lance des rebelles — est le groupe islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTS, en français : « Organisation de libération du Levant »), qui prend ses racines dans la branche syrienne d’Al-Qaïda, mais qui s’en est éloigné au fil des ans. [Ali Haj Suleiman/Getty Images]

Alors que l’Union européenne (UE) a appelé lundi 9 décembre à une transition politique pacifique en Syrie, elle devra résoudre l’épineuse question de savoir avec qui engager le dialogue dans la région au lendemain de l’éviction du président syrien Bachar al-Assad.

Dans une déclaration commune des 27 États membres de l’UE, Kaja Kallas — la nouvelle Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères — a appelé à une transition politique pacifique pour la Syrie après le renversement de Bachar al-Assad par les groupes rebelles menés par les islamistes dimanche 8 décembre.

Il est actuellement « essentiel de préserver l’intégrité territoriale de la Syrie et de respecter son indépendance, sa souveraineté, ainsi que les institutions de l’État, et de rejeter toutes les formes d’extrémisme », peut-on lire dans la déclaration commune.

Les États membres appellent à la « protection des membres de toutes les minorités, y compris les chrétiens et les autres confessions non majoritaires, ainsi qu’à la sécurité des ressortissants étrangers et au respect des représentations diplomatiques à Damas ».

« Aujourd’hui plus que jamais, il est impératif que toutes les parties prenantes s’engagent dans un dialogue inclusif, dirigé et pris en charge par les Syriens, sur toutes les questions clés afin d’assurer une transition ordonnée, pacifique et inclusive. »

À qui s’adresser ?

Réagissant à la chute de Bachar al-Assad dimanche, les hauts fonctionnaires et dirigeants de l’UE ont affirmé qu’ils s’engageaient à dialoguer avec les dirigeants et les parties prenantes de la région sur l’avenir de la Syrie.

Toutefois, la situation sur le terrain reste floue, et les rebelles syriens qui ont chassé Bachar al-Assad comprennent des combattants de différentes factions. Les Européens doivent donc décider avec qui dialoguer à ce sujet.

Actuellement, le groupe le plus puissant en Syrie — fer de lance des rebelles — est le groupe islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC, en français : « Organisation de libération du Levant »), qui prend ses racines dans la branche syrienne d’Al-Qaïda, mais qui s’en est éloigné au fil des ans.

Le chef du HTC, Abou Mohammed al-Joulani, s’est présenté comme la figure de proue d’un avenir post-Bachar al-Assad en Syrie, mais est largement considéré comme un paria par l’Occident.

Le HTC et Abou Mohammed al-Joulani sont sous le coup de sanctions de l’UE et sont considérés comme terroristes par les Nations unies, les États-Unis, la Turquie et une série d’autres pays occidentaux.

Au-delà de ce groupe, la structure des groupes rebelles syriens est profondément fracturée, avec des groupes locaux couvrant un éventail d’idéologies islamistes et nationalistes qui se sont divisés et ont fusionné au fil des ans.

En outre, des coalitions rebelles ad hoc — telles que l’Armée syrienne libre (ASL) et le Front islamique — ont exercé une influence à différents moments du conflit.

Plusieurs groupes soutenus par les Kurdes, tels que les Unités de protection du peuple (YPG), ont fusionné pour former les Forces démocratiques syriennes (FDS), composée de milices kurdes et arabes et soutenue par les États-Unis et leurs alliés occidentaux.

Les FDS contrôlent actuellement la majeure partie du quart de la Syrie situé à l’est de l’Euphrate, y compris l’ancienne capitale de l’État islamique, Raqqa, et certains des plus grands champs pétroliers du pays, ainsi que certains territoires situés à l’ouest du fleuve, selon les médias locaux et plusieurs analystes.

Dialoguer avec le HTC ?

« L’Europe devrait consacrer une attention politique et des ressources significatives pour soutenir une transition inclusive de partage du pouvoir dirigée par les Syriens », a déclaré Julien Barnes-Dacey, directeur du programme MENA au think tank paneuropéen Conseil européen pour les relations internationales (ECFR), à Euractiv. « Il y a bien sûr des risques importants », a-t-il affirmé, ajoutant que « pour les Européens, la transformation dramatique a provoqué un choc bienvenu, mais aussi une profonde incertitude ».

« Des inquiétudes émergent déjà quant à la suite, avec des craintes concernant la nature islamiste du HTC et la perspective d’un nouveau chaos, d’une nouvelle violence et d’une nouvelle fragmentation dans le cadre d’une éventuelle transition contestée », a-t-il ajouté.

Julien Barnes-Dacey a déclaré que le HTC pourrait être « l’exemple le plus clair » de la volonté du peuple syrien d’agir.

« Il [le HTC] a modéré sa position idéologique, rompu avec Al-Qaïda et s’est engagé dans un processus inclusif qui protège les droits de tous les Syriens, comme l’a démontré une première approche rassurante des minorités du pays, tout en travaillant rapidement pour protéger les institutions de l’État, y compris en maintenant en place Mohammed Ghazi al-Jalali, le dernier Premier ministre de [Bachar al-]Assad, pour empêcher le pays de sombrer dans un nouveau chaos », a-t-il expliqué.

Un porte-parole des affaires étrangères de l’UE a toutefois précisé lundi que l’Union ne prévoyait pas, pour l’instant, de discuter avec le HTC.

« L’Union européenne ne s’engage actuellement pas [dans un dialogue] avec le HTC ou ses dirigeants — point final », a déclaré Anouar El Anouni, porte-parole de l’UE.

« Au fur et à mesure que le HTC assume de plus grandes responsabilités, nous devrons évaluer non seulement leurs paroles, mais aussi leurs actions », a ajouté le porte-parole.

L’Allemagne a déclaré lundi qu’elle jugerait le HTC en fonction des actions qu’il entreprend au sein du gouvernement, le cas échéant. Le HTC « jouera certainement un rôle dans l’avenir de la Syrie », a déclaré le porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères, Sebastian Fischer, à des journalistes à Berlin.

La scission du groupe avec Al-Qaïda il y a plusieurs années a indiqué qu’il préparait une « autre voie » et « il a essayé ces derniers mois et ces dernières années de se distancer de ses origines djihadistes et de construire des structures civiles », a continué Sebastian Fischer.

Le sérieux de cette nouvelle orientation dépendra de la manière dont le groupe « traite les civils et, en particulier, les minorités dans la zone qu’il contrôle désormais », a-t-il ajouté. « En fin de compte, le HTC doit être jugé à l’aune de ses actions. »

D’autres États membres de l’UE ont jusqu’à présent hésité à évoquer l’éventualité de discussions avec le HTC. Les ministres des Affaires étrangères des Vingt-Sept devraient évoquer de la situation en Syrie lors de leur réunion prochaine à Bruxelles le 16 décembre.

Revendications des acteurs régionaux

L’évolution de la situation dans la Syrie dépendra également en grande partie de l’adhésion des acteurs régionaux et des grandes puissances, tels que l’Iran et la Russie — partisans de Bachar al-Assad —, la Turquie et les États-Unis. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a confié aux journalistes que l’alliance militaire « suivra de près la manière dont les chefs rebelles se comporteront pendant cette transition ».

Mark Rutte a qualifié la Russie et l’Iran de « principaux soutiens » du régime de Bachar al-Assad, qui « partageraient la responsabilité des crimes commis contre le peuple syrien ».

« Ils se sont également révélés être des partenaires peu fiables, abandonnant [Bachar al-]Assad lorsqu’il a cessé de leur être utile », a confié le secrétaire général de l’OTAN.

Il est difficile de savoir si les États-Unis sortiront gagnants ou perdants de la nouvelle situation politique au Moyen-Orient, étant donné que Washington maintient une présence militaire dans l’est du pays contrôlé par les Kurdes.

La Turquie est apparue comme l’un des grands vainqueurs de la destitution de Bachar al-Assad, Ankara ayant notamment soutenu des groupes rebelles contre son régime.

Les Européens devraient « intensifier leur engagement auprès de la Turquie, qui exerce une influence sur les rebelles, pour faire pression en faveur d’une approche inclusive », a estimé Julien Barnes-Dacey.

« Il s’agirait notamment de donner aux Kurdes syriens une voie politique vers l’intégration dans les nouvelles structures de l’État syrien, qui répondrait à la fois à leurs besoins et aux préoccupations turques concernant l’autonomie kurde », a-t-il ajouté.

« Ils peuvent également chercher à encourager la modération continue du HTC, y compris par un engagement direct et des exemptions de sanctions si le groupe soutient une approche inclusive », a ajouté le directeur du Conseil européen des relations étrangères.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]