L’île au trésor : le Groenland face aux convoitises de l’Occident

Depuis que le Danois Frédéric IV a envoyé des colons coloniser l’avant-poste arctique du Groenland dans les années 1720, les pouvoirs en place à Copenhague se sont efforcés de déterminer ce qu’ils allaient en faire.

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Greenland 2025
Bien que les responsables danois aient réagi avec indignation à l’allusion peu subtile de Donald Trump selon laquelle il pourrait prendre le Groenland par la force, la vérité est que l’emprise de Copenhague sur l’île s’affaiblit depuis des décennies, alors que les partisans de l’indépendance se multiplient. [Photo d'illustration d'Esther Snippe pour Euractiv. Crédit photo : Getty Images, EPA, et Folketinget]

NUUK, Groenland — Depuis que le Danois Frédéric IV a envoyé des colons s’emparer de l’avant-poste arctique du Groenland dans les années 1720, Copenhague se débat avec le statut de cette île qui réclame son indépendance.

Donald Trump va peut-être bouleverser cet équilibre fragile une bonne fois pour toutes.

Les projets du président américain — qui entre en fonction ce lundi — concernant le Groenland pourraient n’être qu’une de ses nombreuses excentricités. Pourtant, cette idée semble avoir été prise au sérieux, et d’importantes questions restent en suspens.

Qu’est-ce que les États-Unis comptent faire de l’île s’ils en prennent le contrôle ? Et l’Europe auat-t-elle la volonté de les arrêter ?

Bien que les responsables danois aient réagi avec indignation à l’allusion peu subtile de Donald Trump selon laquelle il pourrait prendre le Groenland par la force, la vérité est que l’emprise de Copenhague sur l’île s’affaiblit depuis des décennies, alors que les partisans de l’indépendance se multiplient.

Cependant, reste à savoir si l’indépendance est une option viable pour les 56 000 habitants du Groenland, qui sont dispersés sur un territoire quatre fois plus grand que la France.

Pour le Premier ministre du Groenland, Múte Egede, la réponse est claire.

« Il est temps que nous fassions nous-mêmes un pas en avant et que nous façonnions notre avenir, y compris en ce qui concerne les partenaires commerciaux avec lesquels nous coopérerons étroitement », a-t-il déclaré dans son discours du Nouvel An.

En d’autres termes, l’indépendance.

Le passage de GIUK

Le Groenland n’est devenu une colonie de la Couronne danoise qu’en 1721, mais les Scandinaves y sont arrivés d’Islande dès le Xe siècle, menés par Érik le Rouge, le légendaire explorateur viking. Le peuple Thulé, qui habite aujourd’hui le Groenland, n’est arrivé que quelques centaines d’années plus tard.

En 1953, le Danemark a modifié le statut du Groenland et l’a officiellement intégré au pays en tant que comté. Aujourd’hui, l’île est un territoire autonome du Danemark, doté de son propre gouvernement.

L’attrait de cette île géante est simple à comprendre : les minéraux et la géographie.

Situé à peu près à mi-chemin entre l’Europe et les États-Unis, là où la mer du Nord se mêle à l’océan Arctique, le Groenland — géopgraphiquement considéré comme faisant partie de l’Amérique du Nord — est depuis longtemps un important avant-poste stratégique pour l’armée américaine, une présence que le Danemark a toujours accueilli favorablement.

Les eaux entre le Groenland, l’Islande et le Royaume-Uni — que l’on appelle le « passage GIUK » — sont à la fois une route commerciale cruciale et un passage naval pour l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et son principal adversaire, la Russie. C’est d’ailleurs dans cette zone qu’a été tourné À la poursuite d’Octobre rouge, un classique cinématographique de la Guerre froide.

Terres rares

Ce qui semble avoir piqué l’intérêt de Donald Trump n’a toutefois pas grand-chose à voir avec la géographie, mais plutôt avec les réserves largement inexploitées de minéraux de terres rares du Groenland.

La Chine contrôle 70 % de la production mondiale de terres rares, selon les estimations de l’Institut d’études géologiques des États-Unis et de l’Agence internationale de l’énergie.

Le Groenland abrite de nombreux minéraux considérés par l’OTAN comme « essentiels pour la défense », notamment le cobalt, le graphite, le tungstène et les terres rares. Compte tenu des tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine, et du fait que Pékin limite déjà l’accès à ses terres rares stratégiques, Washington s’efforce donc de trouver d’autres sources d’approvisionnement.

Mais si l’objectif principal de Donald Trump est d’accéder aux minéraux du Groenland, il pourrait le faire sans annexer l’île.

« Les portes sont ouvertes à l’exploitation minière », a rappelé Múte Egede aux journalistes à Nuuk lundi. « Il en sera ainsi dans les années à venir. »

De grandes décisions

En avril, les habitants de l’île doivent élire un nouveau parlement pour former un gouvernement, et la proposition de Donald Trump va probablement dominer la campagne électorale.

Le gouvernement actuel comprend le parti écologiste Communauté du peuple (Inuit Ataqatigiit, IA) et le parti social-démocrate En avant (Siumut), qui représentent 21 des 31 sièges du parlement groenlandais. Tous les partis représentés au parlement groenlandais se sont opposés à l’idée de faire partie des États-Unis.

Les deux partis au pouvoir sont favorables à l’indépendance, mais insistent sur le fait que le divorce avec le royaume danois devrait se faire progressivement, à mesure que le Groenland devient moins dépendant de l’aide de Copenhague à l’île, qui s’élève à environ 500 millions d’euros par an.

En 2009, le Danemark a accordé au gouvernement groenlandais des responsabilités étendues en matière d’affaires intérieures, tandis que la sécurité et les affaires étrangères restent du ressort de Copenhague, au grand dam de Nuuk.

« Le fait de rester dans le giron du Danemark empêche les Groenlandais de voir les possibilités qu’offre l’indépendance », explique Pele Broberg, membre du Parlement groenlandais.

Pele Broberg a occupé plusieurs fonctions au sein des gouvernements groenlandais, notamment celle de ministre des Affaires étrangères et du Commerce en 2021. Son parti indépendantiste, Naleraq, est actuellement dans l’opposition au parlement.

Libre association

Contrairement aux partis au pouvoir au Groenland, Pele Broberg n’hésite pas à l’idée de rompre avec Copenhague.

« Nous devrions entamer le processus de libre association dès que possible », soutient-il.

Le Groenland explore un modèle d’indépendance basé sur la libre association depuis les années 1990, et au printemps 2023, un groupe de travail nommé par le parlement groenlandais a présenté un projet de constitution.

Les accords de libre association sont un moyen de décolonisation reconnu par les Nations unies, considérés comme un cadre potentiel pour l’organisation de la souveraineté future. À l’échelle mondiale, cinq anciennes colonies ont aujourd’hui conclu des accords de libre association.

Notamment, les îles Cook ont conclu un tel accord avec la Nouvelle-Zélande en 1965. Leur situation est assez similaire à celle du Danemark et du Groenland : il s’agit d’un État insulaire dont la population est peu nombreuse et répartie sur un vaste territoire.

Tout en continuant à recevoir une aide financière de la Nouvelle-Zélande, les îles Cook décident de leur propre politique étrangère et de sécurité — une question qui, au Groenland, est actuellement régie par Copenhague.

Pele Broberg n’est pas opposé à l’idée de construire le futur État groenlandais en libre association avec le Danemark, « mais il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi », précise-t-il.

Aller à l’est ou à l’ouest ?

Un accord de libre association pourrait également être conclu avec les États-Unis. À certains égards, ce serait plus facile : Nuuk est plus proche de New York que de Copenhague.

Certaines personnalités groenlandaises font déjà pression dans ce sens. Au début du mois, Matilda Høegh-Dam, députée groenlandaise au parlement danois, a appelé sur Facebook le gouvernement de son pays à faire un pas vers l’inconnu, à se séparer du Danemark et à se rapprocher des États-Unis.

Dans son message, elle souligne les liens historiques qui unissent son pays aux États-Unis, notamment depuis la Seconde Guerre mondiale, lorsque, après la capitulation du Danemark face à l’Allemagne nazie, « les États-Unis se sont chargés de nous protéger. Sans coercition, mais en coopérant avec nous. Le Groenland et les Américains ont développé une coopération étroite, sans contact avec le Danemark ».

Minik Rosing, professeur groenlandais de géologie à l’université de Copenhague et critique virulent du mouvement d’indépendance de son pays, voit les choses différemment.

Le professeur, prenant en exemple la vente par le Danemark des îles Vierges aux États-Unis en 1917, souligne l’absence de représentation démocratique de ces territoires au sein de l’État fédéral américain, dont les îles souffrent encore aujourd’hui. « Elles n’ont toujours pas le droit de vote », déplore-t-il, craignant qu’une situation similaire ne se produise au Groenland si Copenhague aux exigences des États-Unis.

De même, Aqqaluk Lynge, ancien ministre des premiers gouvernements du Groenland dans les années 1980, ne voit qu’une seule voie à suivre. Autrefois jeune activiste pour l’indépendance de son pays, Aqqaluk Lynge a changé de position au fil des ans. « Le Groenland doit faire comprendre au reste du monde que l’avenir du Groenland se trouve dans le royaume danois. »

Le Groenland n’est pas à vendre

À maintes reprises, les responsables groenlandais et danois ont réfuté l’idée que les États-Unis achètent ou prennent le contrôle du pays. « Nous ne voulons pas être Danois, nous ne voulons pas être Américains — bien sûr, nous voulons être Groenlandais », a insisté le Premier ministre Múte Egede.

Après les déclarations de Donald Trump, d’ailleurs, les cinq partis représentés au parlement groenlandais ont tous rejeté l’idée de faire partie des États-Unis. Cela ne signifie pas pour autant que le Groenland n’est pas disposé à négocier.

« Nous ne sommes pas à vendre, mais nous sommes ouverts aux affaires », confie Kuno Fencker, député de Siumut au Parlement groenlandais, à Euractiv.

Selon Mikkel Vedby Rasmussen, professeur de sciences politiques à l’université de Copenhague, la situation actuelle est en grande partie due aux années de négligence de la part des Danois.

Toutefois, le Danemark ne peut pas facilement dire « non » à Donald Trump pour la simple et bonne raison que le pays, comme le reste de l’Europe, dépend des États-Unis pour sa propre sécurité.

En fin de compte, étant donnée la réticence des Danois et des Européens et l’impuissance des Groenlandais à défier le président des États-Unis, les seuls susceptibles d’obtenir ce qu’ils veulent sont les Américains.

« Le Groenland peut devenir indépendant du Danemark un jour », explique Mikkel Vedby Rasmussen, mais jamais des États-Unis.

Aurélie Pugnet et Darius Kölsch ont contribué à la rédaction de cet article.

[AM]