L’extrême droite aux portes du pouvoir en Autriche

Samedi 4 janvier, l’Autriche a sombré dans le chaos politique après la démission surprise du chancelier Karl Nehammer. Cet événement pourrait conduire l'extrême droite et le Parti de la liberté à diriger le gouvernement pour la première fois.

EURACTIV.com
FPOe Leader Kickl Meets With Austrian President Following Parliamentary Election Win
L’arrivée au pouvoir du Parti de la liberté (FPÖ, Patriotes pour l’Europe) dissiperait les doutes qui subsistent quant à la résurgence des forces populistes en Europe, dans un contexte de détérioration des perspectives économiques et de réaction persistante contre l’incapacité des gouvernements à résoudre les tensions provoquées par l’arrivée de millions de migrants du Moyen-Orient et d’Afrique au cours de la dernière décennie. [Photo by Christian Bruna/Getty Images]

Samedi 4 janvier, l’Autriche a sombré dans le chaos politique après la démission surprise du chancelier Karl Nehammer, un retrait qui ouvre les portes du pouvoir à l’extrême droite et au Parti de la liberté (FPO).

Si Vienne prend un virage très marqué à droite, la stabilité de l’Union européenne (UE) pourrait est menacée à un moment délicat, créant un bloc populiste et eurosceptique favorable à la Russie au centre du continent, qui engloberait la Hongrie, la Slovaquie et l’Autriche — la République tchèque pouvant s’y joindre après les élections de l’automne prochain.

Ce scénario serait une bonne nouvelle pour le dirigeant russe Vladimir Poutine, qui cherche à s’appuyer sur ses alliés d’Europe centrale — avec des résultats mitigés — pour semer la division au sein de l’UE sur le dossier ukrainien.

L’arrivée au pouvoir de l’extrême droite incarnée par le Parti de la liberté (FPÖ, Patriotes pour l’Europe) — qui a remporté les législatives autrichiennes de septembre 2024 avec 29 % des voix — dissiperait les doutes qui subsistent quant à la résurgence des forces populistes en Europe.

La montée en puissance de l’extrême droite s’inscrit en effet dans un contexte d’une détérioration des perspectives économiques et de l’incapacité des gouvernements du continent européen à résoudre les tensions provoquées par l’arrivée de millions de migrants du Proche-Orient et d’Afrique au cours de la dernière décennie.

Karl Nehammer, ancien militaire devenu chancelier en 2021 à la suite d’un scandale politique qui a contraint Sebastian Kurz à démissionner, a annoncé qu’il quitterait ses fonctions de dirigeant du pays et du Parti populaire autrichien (ÖVP, Parti populaire européen) de centre-droit.

Dans une courte déclaration vidéo diffusée samedi 4 janvier en fin de journée, Karl Nehammer a indiqué que sa démission prendrait effet dans les prochains jours, et s’est engagé à assurer une « transition ordonnée ».

Cette décision, qui fait suite à l’échec, la veille, des négociations visant à former une coalition de trois partis centristes, ouvre la voie à la poursuite des négociations de coalition avec le FPÖ. Une collaboration que Karl Nehammer avait catégoriquement exclue en raison des positions extrêmes du chef de ce mouvement, Herbert Kickl.

Un point de vue qui n’est toutefois pas partagé par tous les membres de l’ÖVP, en particulier par l’aile économique du parti, qui souhaite que le prochain gouvernement entreprenne des réformes drastiques pour relancer l’économie, en récession pour la deuxième année consécutive.

Après le refus des quatre autres partis représentés au Parlement d’entamer des discussions avec le mouvement d’extrême droite, le triomphe du FPÖ s’apparentait jusque-là à une victoire à la Pyrrhus. Mais dimanche 5 janvier, les responsables de l’ÖVP ont indiqué que leur mouvement était désormais prêt à discuter avec le FPÖ.

« Nous ne sommes pas responsables du temps perdu, du chaos et de l’énorme perte de confiance qui ont été créés », a déclaré Herbert Kickl dans un communiqué diffusé dimanche en fin de journée. « Au contraire, il est évident que le FPÖ était et reste le seul facteur de stabilité dans la politique intérieure autrichienne. »

Herbert Kickl sur le point de devenir chancelier ?

Une coalition entre le FPÖ et l’ÖVP — arrivé en seconde position en septembre avec 26 % des voix — disposerait d’une solide majorité au Parlement.

Reste à savoir si le président autrichien Alexander Van der Bellen, qui a le pouvoir de rejeter les candidats à la fonction suprême, sera prêt à accepter Herbert Kickl comme chancelier. En théorie, le FPÖ pourrait présenter un autre candidat moins controversé, mais Herbert Kickl a clairement laissé entendre qu’il était intéressé par le poste.

Après avoir abandonné l’université, Herbert Kickl, 56 ans, a commencé sa carrière politique en tant qu’acolyte de Jörg Haider, un pionnier du populisme d’extrême droite en Europe qui a fait du FPÖ une force avec laquelle il fallait compter dans les années 1990.

Le chef de file du FPÖ, qui a fait campagne en promettant d’être un Volkskanzler (« chancelier du peuple ») et de transformer l’Autriche en une « forteresse » contre l’immigration, traîne derrière lui un long passé de déclarations incendiaires sur les étrangers et l’islam.

En 2018, alors qu’il occupait la fonction de ministre de l’Intérieur, il avait lancé l’idée de « concentrer » les réfugiés dans des centres spéciaux, une rhétorique inspirée pour certains du Troisième Reich — ce qu’il a rejeté. Il avait également ordonné que les centres d’enregistrement des réfugiés soient rebaptisés « centres de départ ».

Européen convaincu, Alexander Van der Bellen, ancien chef de file des Verts autrichiens (Les Verts/ALE), n’a jamais caché son dégoût pour Herbert Kickl et son parti, qui se plaît à attaquer l’UE jusqu’à envisager la sortie de l’Autriche de l’Union.

Après les élections de septembre, le président avait choisi de ne pas suivre la coutume et de ne pas confier officiellement au chef du FPÖ la tâche de former une coalition, alors même que le parti de ce dernier était arrivé en tête des suffrages. Un geste symbolique mais significatif.

Et après la démission de Karl Nehammer, le symbolisme seul ne suffira pas à bloquer Herbert Kickl.

Si le FPÖ et l’ÖVP acceptent de former un gouvernement et de nommer le chef de file du FPÖ chancelier, Alexander Van der Bellen pourrait exercer son droit de veto — ce qui plongerait le pays dans une crise constitutionnelle.

Mais une telle issue ne servirait possiblement que les intérêts du FPÖ. Si l’on en croit les derniers sondages, la cote de popularité du parti atteint 37 %, ce qui laisse penser que si le président convoquait de nouvelles élections, le FPÖ en sortirait encore plus fort.

En novembre, le parti a remporté une élection régionale clé dans la province de Styrie, obtenant 35 % des suffrages et prenant ainsi le contrôle de cette région pour la première fois.

Alexander Van der Bellen devra donc se contenter de faire la grimace. Dans une déclaration préparée à l’avance, il a reconnu dimanche qu’il avait prévu une réunion avec Herbert Kickl lundi 6 janvier « pour discuter de la nouvelle situation ».

Une alliance difficile

La prise du pouvoir par le Parti de la liberté, fondé dans les années 1950 par un groupe d’anciens combattants nazis, marquerait l’aboutissement d’une évolution de plusieurs décennies au cours desquelles le mouvement a affiné ses messages anti-UE et anti-immigration, sortant de de la marginalisation politique.

Le parti a commencé à attirer l’attention internationale dans les années 1990 sous la direction de Jörg Haider, qui a utilisé la question de l’immigration — à l’époque en provenance de l’ancienne Yougoslavie — pour galvaniser les électeurs. En 1999, Jörg Haider avait acquis une popularité considérable, permettant à son mouvement de se hisser à la seconde place des élections nationales.

Le FPÖ avait alors entamé la formation d’une coalition en tant que partenaire junior de l’ÖVP. La décision du parti de centre-droit de s’allier au FPÖ était si controversée à l’époque qu’elle avait incité les autres États de l’UE à imposer des « sanctions diplomatiques » contre Vienne — une mesure symbolique qui, dans la pratique, signifiait l’arrêt des visites bilatérales.

Avec du recul, Jörg Haider — décédé dans un accident de voiture en 2008 — apparaît davantage comme un précurseur que comme un paria.

Aujourd’hui, les partis d’extrême droite, dont la plupart se sont largement inspirés de son programme populiste, exercent le pouvoir à Rome, Budapest, Amsterdam et grimpent dans les sondages dans une grande partie du reste de l’Europe.

Bruxelles étant de plus en plus habituée à de telles situations politiques, un gouvernement autrichien dirigé par le FPÖ ne devrait susciter qu’un soupir d’exaspération. ll s’agirait néanmoins d’un tournant pour l’Autriche, dont la scène nationale est dominée par des centristes depuis la Seconde Guerre mondiale.

En fin de compte, la domination du parti populaire et des sociaux-démocrates (SPÖ, Socialistes et Démocrates européens) et leur recours au clientélisme pour se maintenir au pouvoir ont créé une ouverture que le FPÖ a pu exploiter. Lors des élections de septembre, les deux partis centristes n’ont reçu au total que 47 % des voix — leur plus mauvais résultat combiné à ce jour.

Le traumatisme d’Ibiza

Bien que le FPÖ et l’ÖVP soient largement alignés sur de nombreux questions politiques, tels que les impôts et l’immigration, leurs deux précédentes alliances au niveau national furent loin d’être harmonieuses.

Leur première coalition, formée en 2000, s’est achevée au bout de quelques années, principalement en raison de luttes internes au sein du FPÖ.

La seconde, en 2017, sous la direction de Sebastian Kurz, a implosé de manière plus spectaculaire dans le cadre de l’affaire « d’Ibiza ».

Le gouvernement s’est effondré au bout de 18 mois seulement, à la suite de la diffusion d’une vidéo filmée discrètement et qui montrait Heinz-Christian Strache — alors dirigeant du FPÖ et vice-chancelier — cherchant à échanger des faveurs politiques contre de l’argent avec une femme qu’il croyait être la nièce d’un oligarque russe.

Le film, qui dure plusieurs heures, a été enregistré quelques mois avant l’entrée en fonction du vice-chancelier, dans une villa privée de l’île d’Ibiza, où ce dernier passait ses vacances. Les enquêtes qui ont suivi ont joué un rôle central dans l’éviction de Sebastian Kurz.

Compte tenu de ce passé, on pourrait s’attendre à ce que l’ÖVP soit encore plus sceptique à l’égard d’un rapprochement avec le FPÖ, d’autant plus qu’il devra céder la chancellerie au parti et jouer les seconds rôles.

Pourtant, après s’être réunis dimanche et avoir convenu de changer de cap, les dirigeants de l’ÖVP ont insisté sur le fait qu’ils n’étaient pas perturbés.

« Nous n’allons pas vendre notre âme », a déclaré Wilfried Haslauer, le gouverneur de Salzbourg.