L’Europe se prépare à une « nouvelle » Allemagne
Alors que la campagne électorale allemande arrive à son terme, les diplomates européens se sont souvent mêlés à la foule ces dernières semaines lors des rassemblements politiques, pour prendre la température et se familiariser aux programmes des candidats.
BERLIN — Alors que la campagne électorale allemande arrive à son terme, les diplomates européens se sont souvent mêlés à la foule ces dernières semaines lors des rassemblements politiques, pour prendre la température et se familiariser avec les programmes des candidats.
Les spectateurs les plus attentifs auront peut-être aperçu l’ambassadeur britannique au centre de conférence City Cube à Berlin, en train de discuter avec le député en charge de la politique étrangère du Parti social-démocrate (SPD) d’Olaf Scholz. Quelques jours plus tard, ils auront sûrement croisé un représentant de l’ambassade du Portugal faisant la queue pour prendre un café à la conférence des Verts.
L’Europe a suivi avec inquiétude la campagne électorale de la plus grande économie du continent, dont l’importance en cette période de bouleversements mondiaux ne saurait être surestimée.
« Le monde ne s’arrête pas de tourner avec tout ce qui se passe en Amérique », a déclaré un diplomate européen à Euractiv. « L’Europe a besoin d’avoir quelqu’un avec qui s’engager en Allemagne. »
Pour les voisins de l’Allemagne, il peut être rassurant que les responsables du pays soient conscients de leur responsabilité envers l’Europe, les quatre principaux partis faisant tous campagne sur des visions distinctes du rôle futur de Berlin dans l’Union européenne (UE).
Le résultat le plus probable du scrutin de dimanche — la victoire des chrétiens-démocrates de Friedrich Merz — verrait l’Allemagne jouer un rôle plus musclé sur la scène européenne, au risque de marcher sur les pieds de certains.
Il s’agirait d’une nette rupture avec les trois dernières années. Les spécialistes de la politique allemande ont assisté avec sidération à la transition du pays de « leader du monde libre » sous Angela Merkel à une position de second plan sous le mandat d’Olaf Scholz.
Si le chancelier sortant a fait sensation à Bruxelles, c’est avant tout en raison de ses mauvaises relations avec Emmanuel Macron, l’autre moitié du « moteur » franco-allemand de l’UE, et de ses mesures unilatérales en temps de crise.
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Mettre fin au « mutisme » de l’Allemagne
La frustration est omniprésente chez les rivaux d’Olaf Scholz, en particulier chez ses partenaires de coalition, les Verts, qui ont souvent été accusés par extension des échecs du chancelier.
Dès le début de la campagne, lorsque les médias ont interrogé Robert Habeck — vice-chancelier et ministre fédéral de l’Économie et du Climat de la coalition sortante et tête de liste des Verts — sur le thème central de sa campagne, sa réponse a été sans appel : mettre l’accent sur l’Europe.
Les résultats mitigés d’Olaf Scholz sur la question européenne ont également été la cible privilégiée de la campagne du chrétien-démocrate Friedrich Merz (CDU/CSU), ancien eurodéputé et favori des élections, qui s’est engagé à introduire un style de leadership proactif, avec une priorité accordée à la coordination. Le candidat conservateur souhaite mettre un terme au « mutisme européen » de l’Allemagne.
Alors que la campagne n’était guère plus axée sur l’Europe que d’habitude, Friedrich Merz et Robert Habeck ont tenté de se démarquer du chancelier sortant sur la question de la place de l’Allemagne au sein de l’UE, a noté Johannes Lindner, directeur du Centre Jacques Delors à Berlin.
Les questions européennes ont gagné en importance avec les initiatives de Donald Trump sur l’Ukraine et les droits de douane, ainsi qu’avec le débat grandissant sur l’immigration clandestine et les contrôles aux frontières nationales, analyse-t-il.
Cela a donné lieu à quatre scénarios distincts pour le rôle futur de l’Allemagne en Europe.
D’un côté, Robert Habeck a plaidé pour un leadership fédéraliste qui mettrait les vastes ressources de l’Allemagne à la disposition de l’Europe, y compris l’ouverture à une nouvelle dette et à un nouveau financement communs.
De l’autre côté, Alice Weidel, la tête de liste de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) d’extrême droite, actuellement en deuxième position dans les sondages, a promis de sortir l’Allemagne de l’UE et de la zone euro.
Entre les deux, Friedrich Merz promet un nouveau style paneuropéen, mais défend explicitement les intérêts de la politique nationale. Quant à Olaf Scholz, il défend le statu quo — dans lequel l’UE n’occupe qu’une place marginale.
« Il n’a même pas mentionné l’UE une seule fois », a pointé un diplomate européen après le discours d’ouverture du chancelier lors de la conférence électorale du SPD en janvier.
Entre les mains des électeurs
En fin de compte, le choix — et le destin de l’Europe — reposent entre les mains des électeurs allemands.
Fidèle à lui-même, l’électorat allemand place l’UE en bas de la liste des questions les plus urgentes, avec seulement 1 % des personnes interrogées la considérant comme une question prioritaire, selon un récent sondage YouGov.
Pourtant, ils sont pour la plupart alignés sur la vision du favori des sondages, Friedrich Merz.
Selon une enquête commandée par le Mouvement européen Allemagne (EBD), la plupart des électeurs soutiennent l’adhésion de l’Allemagne à l’UE et souhaitent que l’Union fasse plus, plutôt que moins, pour renforcer la défense, la sécurité des frontières et la compétitivité du continent.
Cependant, contrairement à Robert Habeck, ils ne veulent pas que l’Allemagne prête davantage de son pouvoir d’achat à l’Union européenne et sont divisés sur la question d’un nouvel élargissement. Les chrétiens-démocrates de Friedrich Merz affichent une certaine prudence sur ces deux points.
Le responsable politique conservateur a promis que son gouvernement insufflerait un nouvel élan européen dans des domaines tels que la sécurité et la compétitivité, grâce à une coopération européenne plus étroite et à un marché unique renforcé, a relevé Johannes Lindner.
« [Friedrich] Merz a souligné son appétit pour le leadership », a-t-il également relevé.
Sa réussite dépendra de sa capacité à former une coalition bipartite stable au niveau national et à coordonner étroitement son action avec ses alliés de l’UE, selon l’expert.
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Le revers de la médaille
Mais ce n’est pas gagné d’avance : l’ambition de Friedrich Merz pourrait se traduire par un manque de considération.
En matière d’immigration, le chrétien-démocrate défend ainsi une politique de « l’Allemagne d’abord » qui implique des contrôles permanents aux frontières et le rejet de tous les demandeurs d’asile provenant des pays voisins, ce qui risquerait de saper la coopération européenne en matière de frontières et d’immigration.
Ses adversaires ont comparé cette approche unilatérale à celle de « Clint Eastwood » (Robert Habeck) et de « Viktor Orbán » (Olaf Scholz), le chancelier accusant Friedrich Merz d’« enterrer l’Europe ».
Par ailleurs, il ne faut pas oublier que certains alliés de l’UE n’ont pas apprécié la longue période de domination allemande sous Angela Merkel pendant la crise de la dette souveraine des années 2010.
Mais pour l’instant, les voisins de l’Allemagne semblent satisfaits que Friedrich Merz ait pris en compte leurs priorités.
« Il y a des signes indiquant que les acteurs clés en Allemagne donnent la priorité aux bonnes questions, telles que la sécurité et la compétitivité », a réagi l’ambassadrice de Suède à Berlin, Veronika Wand-Danielson.
Avant tout, elle tient à ce que l’Allemagne retrouve rapidement son équilibre.
« Nous espérons qu’un nouveau gouvernement sera formé le plus rapidement possible », a-t-elle confié à Euractiv. « Nous avons tant d’intérêts communs et tant de défis à relever, et nous n’avons pas de temps à perdre. »
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(SN/AM)