L’euro numérique : quésaco ?
Le sujet fait l’objet de discussions de plus en plus vives parmi les décideurs européens.
Pour beaucoup, l’idée d’un « euro numérique » peut prêter à confusion, voire sembler sans intérêt. Après tout, un euro numérique n’est-il pas simplement un euro qui ne circule pas sous forme de pièces ou de billets ? Et dans ce cas, nos paiements par carte bancaire ne seraient-ils pas déjà des euros numériques ?
La réponse à ces deux questions est « non ». L’euro numérique ne se résume pas à un euro dématérialisé, et surtout, il n’existe pas encore.
Le sujet fait pourtant l’objet de discussions de plus en plus vives parmi les décideurs européens. Les ministres des Finances de la zone euro se réunissent d’ailleurs ce jeudi 19 juin à Luxembourg pour discuter de la question, et les députés européens en ont débattu la veille à Strasbourg.
De plus, la Banque centrale européenne (BCE) n’est plus qu’à trois mois de la fin d’une « phase préparatoire » de deux ans avant le lancement potentiel de l’euro numérique dans quelques années.
Le concept
Bien que les caractéristiques précises de l’euro numérique restent à définir, l’idée centrale est de disposer d’un moyen de paiement numérique aussi proche que possible de l’argent liquide.
L’euro numérique serait, comme l’argent liquide, émis et entièrement garanti par la BCE. Cela contraste avec la monnaie « numérique » de votre banque commerciale ou de votre compte de cryptomonnaie. Si votre banque venait à faire faillite, vous pourriez perdre toutes vos économies supérieures à 100 000 euros, la BCE garantissant les dépôts jusqu’à ce montant.
« L’euro numérique est une “monnaie numérique” dans le sens où il sera toujours garanti par la BCE », explique Maria Demertzis, qui dirige le Centre de stratégie économique et financière pour l’Europe au sein du groupe de réflexion The Conference Board. « Ce n’est pas toujours le cas pour d’autres types de monnaie “numérique”. »
De plus, comme l’argent liquide, tous les citoyens et résidents européens auraient accès à l’euro numérique, y compris les personnes dont les antécédents en matière de crédit ou d’emploi les empêchent d’ouvrir un compte bancaire normal.
Les citoyens pourraient également dépenser l’argent de leur « portefeuille numérique » pour tout ce qui peut être payé en espèces, du café aux billets de cinéma, via leur smartphone, leur tablette ou leur montre connectée. Contrairement à ce qu’affirment certains à la droite de l’échiquier politique, l’euro numérique ne remplacerait pas l’argent liquide comme moyen de paiement.
« L’objectif est de disposer d’un moyen de paiement supplémentaire », précise Nicolas Véron, chercheur au Bruegel et au Peterson Institute for International Economics. « Il ne serait pas obligatoire. »
Pourquoi un euro numérique ?
Premièrement, en raison du déclin de l’utilisation des espèces. Selon la banque néerlandaise ING, la part des transactions en espèces dans les magasins de la zone euro est passée de 79 % à 52 % entre 2016 et 2024, tandis que la part des paiements par carte est passée de 19 % à 39 %.
Selon la BCE, l’abandon de l’argent liquide pourrait accroître l’instabilité financière, car les pièces et les billets perdraient leur rôle de « point d’ancrage monétaire » de la zone euro.
« L’argument initial de la BCE est que nous entrons dans un monde numérique », explique Maria Demertzis. « Par conséquent, selon elle, nous devons disposer d’un équivalent numérique de ce vers quoi nous nous tournons lorsque nous sommes en difficulté. Dans le passé, nous nous tournions vers l’argent liquide. Vers quoi nous tournons-nous dans un monde numérique ? »
Le deuxième argument en faveur de l’euro numérique, de plus en plus répandu, est d’ordre géopolitique.
Les transactions de paiement numérique dans la zone euro sont dominées par des prestataires basés aux États-Unis, en particulier Visa et Mastercard. L’euro numérique, en revanche, utiliserait un système de paiement européen, réduisant ainsi la dépendance de l’UE à l’égard de son partenaire transatlantique de moins en moins fiable.
« Je pense que la motivation géopolitique est la plus visible à l’heure actuelle », estime Nicolas Véron. « Ce n’était pas le cas il y a deux ans, et cela est devenu de plus en plus évident au cours des douze derniers mois. »
Quels sont les obstacles ?
Il y en a deux. Le premier est la confidentialité. Avant tout, nombreux sont ceux qui affirment que les paiements en euros numériques ne protégeront pas l’anonymat des citoyens aussi efficacement que les transactions en espèces.
Pour répondre à ces inquiétudes, la BCE a proposé des services « en ligne » et « hors ligne » pour l’euro numérique. La version « hors ligne » offrirait, selon l’institution, « un niveau de confidentialité similaire à celui des espèces ». Certains responsables et analystes ont également suggéré un système « modulable », qui permettrait aux utilisateurs de bénéficier d’un plus grand anonymat pour les petites transactions.
La deuxième préoccupation, sans doute plus sérieuse, concerne le risque potentiel pour la stabilité financière de la zone euro.
Certains craignent notamment que les transferts d’argent des comptes d’épargne vers les portefeuilles numériques des citoyens n’entraînent une hémorragie de capitaux pour les banques. Cela pourrait nuire à la capacité des banques à octroyer des prêts ou, dans le pire des cas, les rendre insolvables.
En réponse, la BCE a proposé de plafonner le portefeuille numérique à 3 000 euros : un montant suffisamment élevé pour inciter les citoyens à utiliser l’euro numérique, mais suffisamment faible pour limiter tout préjudice pour le système financier traditionnel.
Les responsables de la BCE font également valoir que le risque de pertes pour les banques serait encore réduit par le fait que l’euro numérique, contrairement aux dépôts d’épargne, ne générerait aucun rendement, à l’instar des espèces.
Le mécanisme dit « cascade inversée », en vertu duquel les paiements effectués à partir d’un portefeuille numérique dépassant la limite de 3 000 euros seraient automatiquement prélevés sur les comptes bancaires des citoyens, découragerait encore davantage l’utilisation généralisée de l’euro numérique, affirment-ils.
« La combinaison de la cascade inversée, d’une limite de détention et de l’absence de rémunération réduira fortement les incitations à conserver de l’argent dans un portefeuille numérique en euros », ont écrit les responsables de la BCE l’année dernière.
Les analystes sont largement divisés sur l’efficacité de telles mesures. Certains affirment également qu’il existe une forte tension entre la volonté de la BCE de lancer l’euro numérique tout en décourageant son adoption.
Nicolas Véron souligne toutefois que les préoccupations géopolitiques pourraient justifier l’introduction de l’euro numérique, même si son adoption reste limitée.
« Si l’on considère l’euro numérique comme une sorte de roue de secours géopolitique, c’est-à-dire comme quelque chose qui pourrait être utile dans certains scénarios, mais pas dans un scénario de base, il n’est pas certain qu’il s’agisse d’un échec, même s’il n’est pas très utile dans le scénario de base », déclare-t-il.
L’euro numérique est-il voué à l’échec ?
Alors que la plupart des responsables politiques européens se concentrent sur les risques posés par…
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[Édité par Anne-Sophie Gayet]