L’euro numérique est-il voué à l’échec ?
Alors que beaucoup de responsables politiques européens se concentrent sur les risques posés par l’euro numérique, le professeur d’économie Dirk Niepelt prévient que trop de restrictions pourraient empêcher la monnaie digitale de remplir son rôle d’alternative attrayante aux prestataires de paiement privés.
Alors que la plupart des responsables politiques européens se concentrent sur les risques posés par l’euro numérique, le professeur d’économie Dirk Niepelt prévient que trop de restrictions pourraient empêcher la monnaie digitale de remplir son rôle d’alternative publique attrayante aux prestataires de paiement privés.
En juin dernier, la Commission européenne a proposé un règlement sur l’euro numérique afin de fixer les limites juridiques de l’introduction d’une monnaie virtuelle, émise par la Banque centrale européenne (BCE). Cette monnaie serait également alignée avec l’euro.
Le règlement doit à présent être approuvé par les États membres de l’UE et le Parlement européen, mais la majorité des travaux techniques sont accomplis par la BCE.
« La BCE protège le modèle commercial des banques », a expliqué M. Niepelt à EURACTIV lors d’un entretien, affirmant que « l’euro numérique tel qu’il est prévu actuellement est voué à l’échec, car les options privées sont tout simplement plus attrayantes ».
« Too big to fail »
Alors que la BCE et la Commission européenne affirment que l’euro numérique pourrait être nécessaire pour fournir de la monnaie de banque centrale dans l’espace numérique et ainsi garantir la souveraineté monétaire européenne malgré le changement technologique, M. Niepelt, qui enseigne à l’Université de Berne, s’inquiète du fait que cet objectif puisse être compromis par le désir premier des institutions de ne pas perturber le système.
Selon lui, un euro numérique bien conçu pourrait accroître la concurrence entre les banques et réduire la dépendance vis-à-vis des fournisseurs étrangers ainsi que les risques de faillite des banques européennes « too big to fail » (trop grosses pour faire faillite).
Une institution financière « too big to fail » est une institution dont la faillite aurait de lourdes conséquences sur l’économie et qui, par conséquent, sera renflouée par les pouvoirs publics en cas de faillite.
« De nombreux problèmes pourraient être réglés de manière efficace sans règlementation lourde », a indiqué M. Niepelt à EURACTIV, soutenant qu’un euro numérique pourrait aider à stabiliser le système financier.
« Une partie du problème des “too big to fail” est le fait que le système de paiement d’aujourd’hui repose principalement sur les banques, » a-t-il ajouté. Ainsi, si les banques deviennent moins essentielles au système de paiement, les répercussions d’une faillite bancaire seront plus limitées.
Un plafonnement des dépôts et pas d’intérêts
Pour que cela soit possible, l’euro numérique doit être massivement adopté et donc être intéressant pour les utilisateurs par rapport aux systèmes de paiement privés d’aujourd’hui. Or, selon M. Niepelt, la proposition actuelle pour l’euro numérique nuit à son attractivité.
Par exemple, la proposition législative de la Commission européenne et les études de la BCE sur l’euro numérique prévoient des plafonds pour les utilisateurs afin d’éviter un flux déstabilisant de dépôts bancaires vers les comptes en euro numérique.
M. Niepelt estime que ces limites rendent l’euro numérique peu attrayant. « Les plafonds pourraient peut-être avoir un sens au début, mais pas de manière permanente », a-t-il déclaré à EURACTIV.
Il ne croit pas que les banques devraient craindre un transfert massif des dépôts bancaires vers les comptes en euros numériques, affirmant que la plupart des gens ne connaissaient pas la différence entre l’argent de la banque centrale et les dépôts bancaires.
L’économiste critique aussi l’absence des intérêts sur les euros numériques, ce qui rend la monnaie moins attrayante que les dépôts bancaires et prive la BCE d’un moyen d’améliorer sa boîte à outils de politique monétaire, la mise en œuvre étant actuellement très lente.
« La politique monétaire pourrait agir beaucoup plus directement [sur les marchés] par le biais d’un euro numérique, mais la décision d’interdire les taux d’intérêt sur les euros numériques limite considérablement ces options », a déclaré M. Niepelt.
Une monnaie réservée aux paiements
Christian Stiefmüller, conseiller politique principal auprès de l’ONG Finance Watch, estime que le plafonnement des dépôts et l’interdiction de payer des intérêts sont tous deux justifiés.
« Le plafonnement des dépôts et l’interdiction de payer des intérêts sont des instruments qui aident l’euro numérique à remplir son rôle de nouveau moyen de paiement public », a-t-il déclaré à EURACTIV.
Selon M. Stiefmüller, la question du plafonnement des dépôts et du paiement d’intérêts ne serait « pertinente que si nous considérons l’euro numérique comme un dépôt potentiel pour l’épargne des citoyens ».
Néanmoins, la Commission et la BCE sont formelles : elles n’envisagent pas l’euro numérique comme une réserve de valeur, mais comme un moyen de paiement.
Ne pas bouleverser le système
Cependant, M. Stiefmüller partage l’avis de M. Niepelt dans son analyse de la manière dont la proposition actuelle prend en compte les intérêts de l’industrie financière.
« [La proposition] fait tout son possible pour impliquer le secteur financier — les banques, les sociétés de paiement et les Fintechs [les entreprises de technologie financière] — dans la distribution et la gestion de l’euro numérique. Elle se donne également beaucoup de mal pour préserver les dépôts comme source de financement pour les banques et ainsi protéger la stabilité du système bancaire », a déclaré M. Stiefmüller.
L’approche plutôt conservatrice des institutions de l’UE a également pu être constatée lors d’une réunion de la commission économique (ECON) du Parlement européen lundi (4 septembre), au cours de laquelle la plupart des eurodéputés ont exprimé leurs inquiétudes concernant l’euro numérique.
Lors d’un entretien avec EURACTIV, le rapporteur du Parlement européen chargé du dossier de l’euro numérique, le démocrate-chrétien allemand Stefan Berger, s’est également montré prudent.
« Nous devons réussir à introduire l’euro numérique sans bouleverser le système actuel », a-t-il déclaré.
Le Parlement européen sceptique quant à l’euro numérique
La commission des Affaires économiques (ECON) du Parlement européen a fait part de ses inquiétudes…
5 minutes
[Édité par Anne-Sophie Gayet]