Les socialistes français et allemands en quête d'un programme commun

Les socialistes français et allemands espèrent faire front contre la gestion actuelle de l'Europe par le centre-droit, notamment en ce qui concerne la crise de l'euro. Pour ce faire, ils devront surmonter des traditions politiques fondamentalement différentes sur le plan national. EURACTIV France a contribué à cet article.

EURACTIV.com / EURACTIV.fr
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Les socialistes français et allemands espèrent faire front contre la gestion actuelle de l'Europe par le centre-droit, notamment en ce qui concerne la crise de l'euro. Pour ce faire, ils devront surmonter des traditions politiques fondamentalement différentes sur le plan national. EURACTIV France a contribué à cet article.

La semaine dernière (16-17 mars), les dirigeants socialistes européens, y compris le président du Parlement européen, Martin Schulz, le leader du Parti des Socialistes européens, Sergueï Stanishev, et le leader du SPD, Sigmar Gabriel, se sont rassemblés à Paris pour soutenir le candidat socialiste français, François Hollande, en amont des élections présidentielles. Le premier tour des présidentielles françaises aura lieu le 22 avril et le second tour le 6 mai.

Les sondages donnent un léger avantage à M. Hollande qui devrait se retrouver au second tour aux côtés du président de centre-droit, Nicolas Sarkozy.

« En tant que président du Parlement européen, je n'ai pas le droit sur le plan institutionnel, mais j'ai un ami que j'aime beaucoup […] et je lui souhaite un grand succès, son nom est François Hollande », a déclaré M. Schulz.

« Le changement commence avec vous, François »

Le dirigeant du PSE, Sergueï Stanishev, n'a quant à lui pas dû faire preuve de retenue.

« Le changement commence avec vous, François. C'est en train d'arriver en France et en Europe. Votre élection est importante pour les citoyens français et européens », a affirmé M. Stanishev.

Il a ajouté que dans la mesure où d'autres pays européens s'apprêtaient à organiser des élections, les socialistes et les sociaux-démocrates se préparaient à repeindre l'Europe en rouge, « la couleur de la croissance, de l'emploi et de l'espoir ».

M. Hollande a remercié ses collègues européens et s'en est pris aux gouvernements conservateurs d'Europe dans son discours. Selon lui, ces derniers sont responsables de la « crise institutionnelle, pour ne pas dire existentielle » en Europe.

Il a ensuite plaidé en faveur de la renégociation du traité sur le pacte budgétaire visant à renforcer la discipline budgétaire, récemment signé par 25 chefs d'Etat et de gouvernement.

Seules la Grande-Bretagne et la République tchèque n'ont pas signé le nouveau traité dans le cadre duquel tous les autres pays de l'Union des Vingt-Sept devront inscrire une règle d'or sur l'équilibre budgétaire dans leur constitution nationale ou équivalent. Ils ont également accepté de se plier à des mécanismes de stabilisation automatique si les règles ne sont pas respectées.

« [Je l'ai] affirmé à plusieurs reprises, et je le fais encore aujourd’hui solennellement, que je renégocierais le traité budgétaire », a affirmé M. Hollande, ajoutant que ce document avait été signé et non ratifié, ce qui laissait la porte ouverte à de nouvelles négociations. Il a promis d'introduire dans ce traité des clauses sur la croissance, l'emploi et le progrès.

La campagne s'européanise

La chancelière allemande, Angela Merkel, et le premier ministre britannique, David Cameron, ont déjà officiellement exprimé leur soutien envers Nicolas Sarkozy pour les présidentielles de 2012. La réunion des leaders socialistes a été considérée comme une réponse à ce que certains pensent être des interférences dans les élections françaises.

Les décideurs politiques allemands et français de centre-gauche ont renforcé leur coopération ces derniers temps. Martine Aubry, à la tête du Parti socialiste français (PS), et Sigmar Gabriel, le leader du Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD), ont signé une déclaration commune en juin dernier à propos de la taxe sur les transactions financières, un point cher aux gauchistes et qui fait aujourd'hui partie des priorités des chefs d'Etat et de gouvernement de l'UE. La question de la TTF a été débattue à l'Assemblée Nationale et au Bundestag et François Hollande en a fait l'un des points forts de son discours à Berlin le 5 décembre dernier (vidéo).

Ces efforts de rapprochement n'ont cependant pas toujours été au programme pour le PS et le SPD. « Les [relations] franco-allemandes ont été délaissés par les deux partis au moment du référendum sur la constitution européenne en 2005 », a déclaré Ulrike Guérot, la directrice du bureau berlinois du groupe de réflexion European Council on Foreign Relations.

« Mais la coopération PS-SPD s'est améliorée ces deux dernières années », a-t-elle ajouté.

Au sein des partis politiques, cette coopération n'est pas institutionnalisée et dépend surtout des intérêts des élus. Au PS, elle est traitée en filigrane par des personnalités comme Jean-Marc Ayrault ou Henri Weber. En Allemagne, l'ancienne députée Angelika Schwall-Düren joue un rôle majeur, de par son bilinguisme et son poste de ministre de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le plus grand des Etats fédérés allemands.

Aujourd'hui, les deux partis cherchent de nouvelles forces vives. « On voit toujours les mêmes têtes », a fait remarquer Estelle Grelier, eurodéputée germanophile (France, S&D). « Il faut renouveler les générations qui portent les relations franco-allemandes », a-t-elle ajouté.

PS/SPD : un ADN politique différent

Au Parlement européen, les contacts restent informels. Les délégations française et allemande se rencontrent une ou deux fois par an.

L'eurodéputée socialiste allemande Evelyne Gebhardt était rapporteur de la directive services, un texte partiellement responsable du « non » français lors du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen. Elle a donc eu l'occasion de se rendre compte à quel point l'ADN socio-démocratique des deux partis était différent.

« Je ne m'attendais pas à ce que les socialistes français refusent ma proposition de compromis », a-t-elle expliqué.

Confrontés aujourd'hui à la prégnance des politiques d'austérité, les deux partis tentent d'élaborer une alternative crédible sans pour autant s'aligner pleinement. François Hollande, s'il est élu, affirme qu'il bloquera le processus de ratification du traité budgétaire, déjà signé par 25 gouvernements européens, dans le but de le renégocier.

Les sociaux-démocrates allemands, quant à eux, sont prêts à approuver le texte, mais ils ont posé leurs conditions. Rompu aux compromis politiques propres au système parlementaire, le SPD ne s'oppose pas, de manière systématique, aux projets du gouvernement.

Extraordinaire prudence

Le SPD a soutenu tous les accords européens qui ont été voté au Bundestag dans le but d'enrayer la crise qui frappe l'UE. C'est dans cette logique que les sociaux-démocrates devraient adopter le fonds de sauvetage permanent, le Mécanisme européen de stabilité (MES).

Les socialistes français, en revanche, se sont abstenus lors du vote à l'Assemblée Nationale « pour dire oui à la solidarité et non à l'austérité », a expliqué le député socialiste français Jean-Louis Bianco.

Le rôle de la Banque centrale européenne dans la gestion de la crise est également susceptible de semer le trouble entre le SPD et le PS. Même si les sociaux-démocrates allemands se montrent plus flexibles que les conservateurs, le parti reste très attaché à l'indépendance de la banque de Francfort.

C'est la raison pour laquelle M. Hollande a été « extraordinairement prudent » face aux sociaux-démocrates allemands lors du dernier Congrès du SPD en décembre dernier, a affirmé M. Bianco.

M. Hollande a soigneusement évité « de dire tout ce qu'on dit à tous les congrès du parti socialiste : il faut changer les statuts de la BCE ».

Les socialistes français ne peuvent donc pas compter sur leurs camarades allemands pour transformer la BCE en une Réserve fédérale de style américain, mais une entente sur la mutualisation de la dette des pays européens (euro-obligations) ne semble pas hors de portée. Seul le calendrier pourrait poser problème.

« Pour nous, il faut aller vite. Et là, on a une vraie différence », a déclaré M. Bianco. D'autres éléments restent troublants pour les socialistes français. En 2009, ce sont les sociaux-démocrates, à l'époque alliés aux conservateurs d'Angela Merkel, qui ont inscrit la règle d'or dans la constitution allemande.

Etrangers

Ces différences ont parfois de quoi désorienter. Adolf Kimmel, professeur émérite de l'université de Trèves et observateur de la vie politique française et allemande, a expliqué que selon lui, ces deux partis étaient « étrangers l'un à l'autre ».

Ils doivent encore « apprendre beaucoup l'un de l'autre », a tempéré l'eurodéputée Evelyne Gebhardt.

Les divergences entre le SPD et le PS ne sont pas récentes. « Il y a toujours eu des tensions, notamment quand le SPD a pris la voie d'une social-démocratie orientée plus à droite sous Helmut Schmidt dans les années 1970 », a expliqué M. Kimmel.

Toutefois, concernant le programme 2010 de réformes économiques du chancelier Gerhard Schröder, plus récemment « c'est Nicolas Sarkozy qui a fait l'éloge de ces réformes du SPD en France, et non pas François Hollande ».

Le SPD s'est rallié sans ambigüité à l'économie de marché depuis le Congrès de Bad Godesberg en 1959. Face à une extrême gauche influente, les socialistes français ont attendu 2008 pour faire de même. Henrik Utterwedde, le directeur adjoint de l'Institut franco-allemand de Luwisburg, a déclaré : « Dire social-démocratie, ce n'est pas au PS que ça fait peur, c'est au public français. »