Les retraités, les seuls électeurs qui comptent vraiment en Allemagne

La population allemande est vieillissante et les retraités sont la cible des campagnes électorales des sociaux-démocrates et des conservateurs de l’Union chrétienne-démocrate (CDU). Au risque de faire des promesses qu'il sera plus tard impossible de tenir.

EURACTIV.com
Chancellor Scholz, On Campaign Trail, Visits Senior Care Home
Le chancelier allemand Olaf Scholz en compagnie de retraités. [Guido Bergmann/Bundesregierung via Getty Images]

BERLIN — La population allemande est vieillissante et les retraités sont la cible des campagnes électorales des sociaux-démocrates et des conservateurs de l’Union chrétienne-démocrate (CDU). Au risque de faire des promesses qu’il sera plus tard impossible de tenir.

À un mois des élections législatives, les sociaux-démocrates (SPD) s’efforcent de revenir dans la course, mais les dirigeants du parti commencent à désespérer.

« Nous ne pouvons rien donner à l’Ukraine que nous devrions retirer à nos retraités », a expliqué la semaine dernière Matthias Miersch, le secrétaire général du SPD en charge de superviser la campagne de son parti.

Lors d’une interview soigneusement préparée, ce dernier indique clairement que le soutien de Berlin à Kiev n’est pas gravé dans le marbre, indépendamment du retour de Donald Trump au pouvoir.

Une sortie d’autant plus surprenante que le chancelier Olaf Scholz n’a jamais manqué ces derniers mois de se féliciter que l’Allemagne soit de loin le plus grand pourvoyeur d’Europe d’aide militaire en direction de l’Ukraine.

Politique des retraites

Pour comprendre les origines du débat, il suffit d’observer la démographie allemande. Avec 40 % des électeurs âgés de 60 ans ou plus, contre 34 % il y a douze ans, les législatives sont en grande partie une course aux retraités.

Dos au mur, les sociaux-démocrates n’ont donc pas manqués d’accuser leurs rivaux de la CDU de vouloir réduire les retraites. Les conservateurs sont crédités de 30 % des intentions de vote, contre 15 % pour le SPD.

Lors de sa désignation comme tête de liste de son parti au début du mois, Olaf Scholz avait mis en garde, sans fournir de preuve, contre les « coupes sombres » que ses adversaires ne manqueraient pas d’opérer dans les secteurs de la santé et des retraites.

La CDU a rapidement rejeté ces affirmations — en partie parce qu’elle est tout aussi dépendante des voix des personnes âgées que le SPD.

Les retraités et les personnes sur le point de quitter la vie active sont non seulement un groupe d’électeurs de plus en plus important, mais aussi le dernier bastion des partis traditionnels allemands – le SPD de centre gauche et la CDU de centre droit – dont les électeurs vieillissent encore plus vite que l’ensemble de la population.

Olaf Scholz, 66 ans, et Friedrich Merz, 69 ans, sont d’ailleurs eux-mêmes dans la tranche d’âge des retraités.

Lors des législatives de 2021, les deux partis avaient rassemblé 73 % des électeurs âgés de 70 ans ou plus, mais n’avaient recueilli que 25 % des voix des 18-24 ans.

500 milliards d’euros

Le chancelier sortant souhaite fixer le niveau des retraites versées par l’État à 48 % du salaire moyen, un niveau que de nombreux analystes jugent insoutenable si l’Allemagne ne repousse pas l’âge de la retraite, actuellement établi à 67 ans.

Bien que la loi interdise de réduire les pensions en valeur nominale, Olaf Scholz prévient qu’en termes « réels » — c’est-à-dire ajustés en fonction du pouvoir d’achat —, les pensions pourraient néanmoins diminuer si sa réforme n’est pas adoptée. Sans cette réforme, la garantie légale prendra fin en juillet 2025.

Mais le plan du chancelier a un prix, en particulier pour les jeunes générations. Jusqu’en 2045, une stabilisation du niveau des retraites entraînerait 500 milliards d’euros de coûts supplémentaires, selon la Cour des comptes allemande.

Compte tenu de l’augmentation du nombre des retraités et de la stagnation de la population active qui cotise, les salariés et les employeurs devront assumer la majeure partie de ces coûts en augmentant leurs cotisations, qui s’ajouteront à celles, déjà croissantes, de l’assurance maladie.

Ce qui devrait entrainer « des charges supplémentaires importantes pour les salariés et des coûts de main-d’œuvre plus élevés pour les entreprises », prévient la Cour des comptes.

Il n’est pas question de prolonger une deuxième garantie légale, qui expire également cette année, et qui limite les cotisations de retraite à un maximum de 20 % du revenu brut.

La proposition d’Olaf Scholz entraînerait aussi une augmentation des coûts pour le budget fédéral. À l’heure actuelle, plus de 110 milliards d’euros sont chaque année transférés du budget fédéral au système de retraite, qui ne peut se financer par les seules cotisations.

Avec le projet d’Olaf Scholz, ces paiements augmenteraient encore, à un moment où le pays a des besoins de dépenses considérables, pour les infrastructures ou la défense.

Pas étonnant, dès lors, que les citoyens perdent confiance dans le système.

Saskia Esken, co-dirigeante du SPD, a récemment été raillée par le public d’une émission télévisé, alors qu’elle démentait le fait que le système de retraite allait devenir inabordable.

C’est probablement à ce genre de moments que pensait Clemens Fuest, directeur de l’influent institut Ifo, lorsqu’il a déclaré la semaine dernière que les responsables politiques allemands semblaient avoir « peur de l’électeur » et qu’ils n’étaient pas disposés à discuter honnêtement des problèmes économiques du pays.

Le centre droit se défile

Même les chrétiens-démocrates conservateurs, qui aiment à se présenter comme les porteurs de vérités difficiles, se tiennent à l’écart des débats sur les retraites.

Tout en s’opposant à la proposition d’Olaf Scholz d’ancrer le seuil de pension dans la loi, le centre droit espère néanmoins « un niveau de pension stable garanti par la croissance économique ».

La CDU avait déjà préconisé de coupler l’âge de la retraite à l’augmentation de l’espérance de vie, mais ils sont récemment restés très discrets sur la question. Et pour solutionner les difficultés financières du budget fédéral, ils préfèrent parler des allocations chômage — réformées par le dernier gouvernement — plutôt que des retraites.

Le coût des allocations chômage ne représente pourtant pour le gouvernement fédéral qu’un quart de la subvention annuelle accordée au système de retraite. Et même une baisse conséquente des allocations versées aux chômeurs ne suffira pas à financer tous les projets de la CDU/CSU, telles que des réductions de l’impôt sur les sociétés, ou l’augmentation des dépenses militaires.

Mais il est vrai que comparés aux 21 millions de retraités que compte l’Allemagne, les cinq millions de chômeurs du pays sont une cible facile. Ces derniers ne votent pas non plus majoritairement pour les deux grands partis allemands.

[SN et LG]