Les petits agriculteurs : ces héros oubliés de la guerre en Ukraine

La guerre en Ukraine a suscité des inquiétudes quant à la sécurité alimentaire, tant dans le pays qu’ailleurs dans le monde. Toutefois, la clé pour assurer l’approvisionnement alimentaire de l’Ukraine pourrait se trouver entre les mains des petits et moyens agriculteurs.

EURACTIV.com
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Alors que les ménages ruraux n’utilisent que 12 % des terres agricoles ukrainiennes sur des exploitations dont la taille varie de moins d’un hectare à plus de 100, ils contribuent à hauteur de 52,7 % à la production agricole intérieure brute. [<a href="https://www.shutterstock.com/image-photo/uzhhorod-ukraine-1-april-2019-farmer-1613829229" target="_blank" rel="noopener">[SHUTTERSTOCK]</a>]

La guerre en Ukraine a suscité des inquiétudes quant à la sécurité alimentaire, tant dans le pays déchiré par la guerre qu’ailleurs dans le monde. Toutefois, la clé pour assurer l’approvisionnement alimentaire de l’Ukraine pourrait bien se trouver entre les mains d’acteurs inattendus : les petits et moyens agriculteurs.

Jusqu’à présent, les petits agriculteurs ont été largement négligés par le gouvernement ukrainien au profit des grandes entreprises agroalimentaires, a expliqué Mykola Pugachov, directeur adjoint de l’Institut ukrainien d’économie agraire, lors d’un événement organisé mercredi 13 avril.

Toutefois, cette situation est en train de changer rapidement à la lumière de la guerre.

« En temps de paix, c’était peut-être une bonne solution — cependant, en période de crise, il est particulièrement important de garantir la sécurité alimentaire et l’efficacité des agriculteurs privés, de ces individus, des petits agriculteurs », a-t-il expliqué, ajoutant que leur rôle est « désormais croissant ».

Et cette contribution est considérable, affirme Attila Szocs, de l’association de petits agriculteurs roumaine Ecoruralis qui représente pas moins de 17 000 petits agriculteurs.

Alors que les ménages ruraux n’utilisent que 12 % des terres agricoles ukrainiennes sur des exploitations dont la taille varie de moins d’un hectare à plus de 100, l’association estime qu’ils contribuent à hauteur de 52,7 % à la production agricole intérieure brute.

Selon l’association, les petits agriculteurs ukrainiens représentent aujourd’hui 98 % de la récolte totale de pommes de terre, 86 % de celle des légumes, 85 % de celle des fruits et 81 % du lait du pays.

« Quand on regarde la typologie des agriculteurs en Ukraine, il y a vraiment des agriculteurs importants. Mais il y a aussi 4 millions d’autres personnes engagées dans l’agriculture, dont beaucoup de petits agriculteurs », a expliqué M. Szocs à EURACTIV.

Et, après un exode massif d’entreprises agroalimentaires largement contrôlées par les oligarques après le début de la guerre, ce sont ces petits agriculteurs qui ont dû reprendre le flambeau, a-t-il expliqué.

« Personne ne parle vraiment de ceux qui sont restés pour cultiver. Mais qui sont ceux qui cultivent en ce moment en Ukraine, et qu’est-ce qu’ils cultivent, qui est chargé de gérer la sécurité alimentaire du pays ? Ce sont les petits agriculteurs qui produisent une grande partie de ces denrées alimentaires qui restent dans le pays et nourrissent réellement la population », a-t-il expliqué.

Parallèlement, l’afflux de millions de réfugiés de la ville vers les campagnes environnantes plus sûres est venu ajouter une pression supplémentaire sur les systèmes alimentaires locaux.

Si l’aide et les programmes alimentaires ont leur place, ils sont « toujours insuffisants et mal distribués à cause de la guerre », a-t-il expliqué, ce qui signifie que ce sont les agriculteurs locaux qui doivent combler les lacunes.

Une pression supplémentaire, mais pas de soutien supplémentaire

Cependant, malgré leur rôle central dans l’alimentation de la population ukrainienne, les exploitations de moins de 100 hectares ne sont pas reconnues par le gouvernement ukrainien.

Cela signifie qu’elles ne peuvent prétendre à aucune aide de l’État, comme l’a expliqué à EURACTIV Victor Yarovyi, un scientifique de l’Institut d’économie sur les prévisions de l’Académie nationale ukrainienne des sciences.

« Les aides sont orientées vers les fermes d’entreprises et les vrais ménages agricoles, et les petites fermes ne reçoivent rien. C’est le principal problème », a-t-il affirmé.

Et cela n’a pas changé avec la guerre, indique M. Szocs.

« C’est donc une pression supplémentaire pour les petits agriculteurs, qui ne bénéficient d’aucune aide publique et se trouvent dans une situation critique, avec des moyens de production limités et des superficies de terres très restreintes », a-t-il conclu, prévenant que la population rurale ukrainienne était au bord de la pauvreté, avec 44 % de revenus inférieurs au minimum de subsistance et 7 % de malnutrition.

Dans le même temps, Ecoruralis estime que les grandes entreprises agroalimentaires, qui contrôlent un peu plus des deux tiers des terres agricoles ukrainiennes, ont reçu 60 % de toutes les subventions publiques agricoles en 2012.

C’est un schéma qui risque de se répéter avec l’aide internationale, a déclaré M. Yarovyi, expliquant que de nombreux programmes, comme celui de la Banque mondiale, définissent les petits agriculteurs selon les mêmes critères que le gouvernement ukrainien.

« Le soutien peut sembler orienté vers les petites et moyennes entreprises et exploitations agricoles, mais dans la pratique, il n’est pas destiné au développement rural, mais au soutien de certains producteurs de cultures d’exportation », a-t-il ajouté, soulignant que s’il n’est pas nécessairement mauvais de soutenir certains produits agricoles pour l’exportation, « cela ne contribue pas à l’emploi dans les zones rurales, cela ne contribue pas à beaucoup d’autres choses ».

Dans le même temps, M. Pugachov a également souligné qu’il était primordial d’assurer un soutien à ces petits agriculteurs, tant pour la sécurité alimentaire que pour la redynamisation des zones rurales.

« Nous devons encourager davantage de programmes agricoles et agroalimentaires. Pour cela, nous devons également engager les petits et même les micro-agriculteurs », a-t-il déclaré, ajoutant que cela « créera des opportunités d’emploi pour la population rurale tout en contribuant à un meilleur accès physique et financier aux biens et technologies agricoles ».

« Ces programmes avaient été développés en période de paix, mais malheureusement, ils n’ont jamais été achevés. Et aujourd’hui, leur pertinence est très difficile à surestimer », a-t-il souligné.

Petits mais solides

Les petites exploitations agricoles présentent également d’autres avantages pratiques.

Par exemple, Pavlo Koval, de la Confédération agraire ukrainienne, a souligné lors de l’événement de mercredi que s’il est « absolument impossible » de déplacer certaines des plus grandes unités de transformation en raison de leur taille, les entreprises et les installations de transformation de taille petite ou moyenne, en revanche, peuvent souvent être déplacées « assez efficacement et rapidement ».

Près de 60 entreprises ont déjà rétabli leur activité de transformation de cette manière, a-t-il indiqué.

M. Szocs a également ajouté que la vulnérabilité des grands exploitants agricoles réside dans le fait qu’ils deviennent des « cibles logistiques » de l’agression russe, soulignant que l’une des premières actions de la Russie a été de cibler les approvisionnements alimentaires de l’Ukraine et que, en comparaison, il est « beaucoup plus difficile » de cibler plusieurs petites exploitations dispersées qu’une seule grande.

Ce constat a été récemment confirmé par le commissaire européen à l’Agriculture, Janusz Wojciechowski, qui a ajouté qu’il s’agissait d’une préoccupation non seulement en matière de sécurité alimentaire, mais aussi en termes de pollution environnementale dans les zones environnantes.